IN CORSICA

A bord du Casabianca


Rédigé par Constant Sbraggia le Mercredi 7 Septembre 2016 | Lu 256 fois | 0 commentaire(s)


Par Constant Sbraggia

photo Rita Scaglia/In Corsica
photo Rita Scaglia/In Corsica
C'est le 25 mai 1943 que fut mis sur pied le « bataillon d'assaut » qui très vite pris le nom de « bataillon de choc ». 
Entraîné au combat par le S.O.E. britannique et au saut par l'A.B.T.C. américain, l'unité qui stationne dans la région d'Alger va très vite être rendue opérationnelle. Un esprit particulier lié au recrutement se forge ; pour décrire le bataillon il n'est besoin que de la formule devenue célèbre : chic du cavalier, puissance de la Légion, légèreté du chasseur. Le 11 septembre 1943, le bataillon commence un long périple pour la libération de la France. Un élément de la 38e Compagnie débarque en Corse à 1 heure du matin, transporté par le sous-marin Casabianca. Le 14, le reste du Bataillon débarque en Corse. Une tête de pont est établie, puis à partir du 17, aidés par la résistance locale bien organisée, les Chocs livrent à l'ennemi une action de commandos menée en plusieurs points qui leur permettent de garder l'initiative des engagements. Bientôt une 4e Compagnie sera formée sur place par des Corses. 
Le 4 octobre, le drapeau tricolore flotte sur Bastia. L'île servira désormais de base de départ pour les opérations ultérieures : raids sur les côtes italiennes, débarquement à l'île d'Elbe, départ pour la Provence. Les combats pour la libération de la Corse se sont déroulés du 9 septembre au 4 octobre 1943. C’était l’opération baptisée « Vésuve ».
 Bastia. Le front de mer. L’interminable cortège des voitures qui vont et viennent dans les deux sens. D’où je suis, je me demande si tout cela a un sens. Où suis-je ? Au pied du kiosque noir du sous-marin Casabianca. Et déjà en immersion dans l’Histoire. J’invente une silhouette -capote et casquette noires-  au commandant L’Herminier. Une silhouette fantomatique, ça va de soi. Après tout, les marins allemands, qui étaient peut-être des poètes, n’évoquaient jamais le Casabianca mais le « sous-marin fantôme ». Elégie de la marine en guerre. Jean L’Herminier porte donc capote et casquette noires. Je lui donne sa mission : le respect du devoir de mémoire. Je l’installe dans sa « baignoire », une paire de jumelles braquée sur le néant. Parce que l’Histoire a beau être notre bien commun le plus précieux, elle reste jusqu’à l’oubli l’histoire de celles et de ceux qui l’ont écrite. Cherchez l’erreur : la signification des monuments est probablement le secret le mieux gardé des érudits et une illusion pour les pigeons qui voient là une attention forcément monumentale des humains à leur égard. L’erreur c’est l’esthétique, qui détourne l’objet des monuments, lequel n’est pas d’éblouir mais d’éclairer notre route d’ignorant. Au lieu que le kiosque du Casabianca -même si la mitrailleuse de 13,2 illusionne les pigeons-, lui, constitue stricto sensu un morceau de l’Histoire. Tiré qu’il est de son contexte, de la mer -et donc de toute esthétique- et surtout de la casse où il serait resté jusqu’à la putréfaction sans l’intervention d’un ministre corse de la Marine, le kiosque avec sa mitrailleuse braque l’opinion. L’opinion ? Cette chose molle qui épouse les formes, rarement le fond, des idées reçues d’un expéditeur jamais clairement identifié.
     Le sous-marin Casabianca aurait pu naviguer ad aeternam vitam au plus profond des rêves admirables qu’occasionnent les lectures de l’enfance. La génération de l’immédiat après- guerre s’est proprement délectée des mémoires du commandant L’Herminier. Les générations suivantes, incluse celle qui arrive en lisière de la cyber guerre, trouvent le sillage du Casabianca dans les premières pages du best-seller du commandant Cousteau : Le monde du silence. Comme une tache d’huile, ultime, dérisoire, tragique, pathétique, après le naufrage -je veux dire la ruine, la déchéance- du sous-marin héros. Mais c’est déjà pas mal par les temps ingrats qui courent.
     Entre vous et moi (qui savons que le Casabianca a débarqué à Ajaccio, le 12 septembre 43, les 109 hommes du 1er bataillon de choc dit « Gambiez »). J’ai côtoyé dans mon adolescence -Ajaccio était encore une toute petite ville- trois héros du 1er bataillon de choc. Nous sommes d’accord pour dire que ce sont des héros, n’est-ce pas ? Ce qui m’avait frappé alors chez ces hommes à la personnalité différente -c’est en tout cas l’idée que je m’en fais aujourd’hui que j’ai un regard d’adulte sur les choses-, c’est une sorte de marginalité tranquille. Pas une démission, un abandon. Aux autres, qui avaient moins souffert. A toutes celles et à tous ceux qui leur devaient en quelque sorte le salut. A leur gratitude. Et peut-être, plus confusément, à la vie. Après tout, il devait bien y avoir une logique à tout ça ! Sans quoi la vie n’aurait pas de sens. Et ces gars-là, des héros, ou si vous préférez des sacrifiés, devaient se dire qu’ils avaient bien le droit au repos, à une dispense de nécessité absolue d’énergie. Une Halte au feu ! Un Cessez le combat ! Une sorte de pré-retraite, vous voyez ? Au lieu de quoi la société les a ignorés, écrasés, oubliés. Enfin, les a traités comme les autres. Comme tous les autres : Malheur aux vaincus ! Marche ou crève ! Pas de pitié pour les canards boiteux ! Après moi le déluge ! Je t’emmerde mon frère ! T’avais qu’à pas être un héros, mon pote ou alors fallait être un héros toute ta vie ! Circulez, y a (plus) rien à voir !
     Le premier de mes héros a bénéficié d’une marginalité cousue d’or : il était riche et on accepte tout des riches, l’excentricité aussi (ou alors on fait semblant, ce qui revient à peu près au même). Le second s’est mis à boire. A travaillé aussi. Banal. Les autres l’ont traité banalement. Le troisième, celui  que j’ai le mieux connu, s’est mis à chanter. Mal. A travailler. Mal. Les autres l’ont mal traité (au sens où ils ne l’ont pas bien traité). Jamais il ne s’est plaint. Toujours il a chanté. Une fois, seulement, il m’a raconté : Cassino, en 44, la plus terrible des batailles de la campagne d’Italie (sous les ordres de Juin, maréchal d’origine corse). Et puis Berlin. Berlin ! La chute. Là il a pleuré. « On est rentrés dans Berlin. Il y avait en face de nous des gosses de treize ou quatorze ans. Je t’assure, ils n’avaient pas davantage. Nous étions obligés de les tuer. C’était eux ou nous. Ils nous tiraient dessus… Tu comprends ? Des gosses. On a tué des gosses… »
     Bastia. Bang ! Ca sonne comme Basta ! Bastia, donc. Le front de mer. L’interminable cortège des voitures qui vont et qui viennent dans les deux sens. D’où je suis, je me demande si tout ça a un sens. Où suis-je ? Au pied du Kiosque noir du Casabianca. En immersion dans l’Histoire. Que dit l’Histoire ? Les faits. Le Casabianca, avec Le Marsouin et La Glorieuse, est l’un des trois sous-marins français -les « Free Frenchies »- à avoir rejoint les alliés en Afrique du Nord au nez et à la barbe de la commission d’armistice. Puis, de 42 à 43, le « sous-marin fantôme », comme diraient les boches, aura débarqué treize tonnes d’armes et de munitions pour les maquis corses sur la plage de Saleccia.
      Bon. J’aimerais qu’on se mette dans la peau de ces mecs à couilles accrochées à la super- super-glue qui ont refusé le sabordage et la capture dans le port de Toulon. Journal de bord de Jean L’Herminier, le « Pacha » du Casabianca, à la date du 27 novembre 1942. « 5h05, alerte au klaxon ; ennemi sur les quais ; mitraillage ; sans perdre de temps, j’ordonne : Larguez partout ! 5h10 dépasse la Vénus prise dans un élément de la panne ; bombe ; le remorqueur commence à ouvrir la porte. 5h30 : barrage incomplètement ouvert ; franchi barrage ; trois avions mouillent les mines par bâbord avant ; plongée ; 5h40 : route au 100 ; explosion de mines, diverses avaries intérieures. »
     Bastia. Le front de mer. L’interminable cortège des voitures qui vont et qui viennent dans les deux sens. D’où je suis-je me demande si tout ça a un sens.  
      P.S. Bon. Pourquoi ce détour par Bastia ? Entre nous, toujours ? Je me promène régulièrement Quai L’Herminier, à Ajaccio, et je me dis à chaque fois, comme je me le dis d’ailleurs les rares fois où je passe par la place Saint-Nicolas, que c’est ici, sur ce quai, que devrait se trouver le kiosque du Casabianca. Oui, Quai L’Herminier. Face au golfe d’Ajaccio, en ce point du globe où le sous-marin glorieux fut jadis acheminé par l’Histoire. Se dire que là, sans doute, est le vrai monument : dans le passage de l’Histoire.
 
 



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