IN CORSICA

Allô ! L'hôtel impérial à Ajaccio ?


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 14 Octobre 2016 | Lu 509 commentaire(s)

Tout le monde, à cette époque, jouait au poker menteur et à la belote menteuse. Etait-ce le signe que les Trente Glorieuses ne dureraient pas ? En attendant, c’était les Trente Glorieuses.


François Léotard m’a raconté la plage de Trottel. Ces longs jours d’été qui faisaient les grandes vacances. Je crois que ça n’existe plus les grandes vacances. A cause des sœurs Goitschel et de Giscard, deux ex-championnes à skis et d’un Président de la République de quarante huit ans à qui l’on doit du reste tout un tas de bizarreries -rappelons qu’il a remplacé le bleu drapeau de l’étendard français par un bleu cobalt plus clair, qu’il a fait jouer la Marseillaise un ton moins fort et un rythme plus lent, qu’il a changé l’heure pendant les mois d’été et qu’il s’est mis subitement à donner des interviews en anglais !- qui ont inventé les « vacances d’hiver ». Tu parles d’une idée de génie ! Je ne suis pas loin de croire que ce faisant Christine et Marielle Goitschel -qui sont nées et ont grandi à Sainte-Maxime dans le Var, un comble !- et le vingtième Président de la République française ont ensemble ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés, tout schuss, tous nos emmerdements de fin de siècle. Comme par hasard, voyez comme je suis injuste, c’est sous Giscard le réformateur que nous prendrons en pleine poire les deux chocs pétroliers qui mettront un terme aux Trente Glorieuses. Comme par hasard c’est avec Giscard à la barre -slogan inventé par les matelots du giscardisme- que nous connaîtrons le chômage de masse -voyez comme je puis demeurer injuste. C’est que je lui en veux, à Giscard, d’avoir supprimé les grandes vacances. Ah ! les grandes vacances ! Les ciels bas, la pluie, le froid, les interros écrites qui s’effacent dans la chaleur et l’indolence de l’été. Combien de temps ça dure les grandes vacances ? Toujours. Enfin, au bout de la plage, tu vois, il y a la rentrée, une sorte d’intermède si tu préfères. Mais sinon, ne t’inquiète pas, la vie, en ce qu’elle a d’essentiel, coule bleue et chaude. Tu sais quoi ? Il faudrait rétablir les grandes vacances sur les bords de la Méditerranée. Au nom de la culture. Car en Méditerranée, la saison des bains de mer constitue, au même titre que la saison théâtrale ou que la rentrée littéraire à Paris ou à Pétaouchnok, une étape fondamentale de cette entreprise tout aussi fondamentale qu’est la sculpture de soi. François Léotard -tiens ! il a été ministre de la Culture !- m’a raconté la plage de Trottel, au bout de la rue Davin -il y avait un garage à l’angle de la rue Davin, juste après le bar chez Marie, il était tenu par M. Roux-, où, avec ses frères et sœurs, il aura vécu de belles heures sur le sable et dans les vagues. « Raconté » est un bien grand mot, je devrais plutôt dire qu’il m’a laissé deviner la plage de Trottel, le sable et les vagues. Probablement parce que il n’y a pas d’autre façon de faire comprendre la chaleur et l’indolence de l’été. Probablement parce qu’il n’y a pas d’autre manière de raconter un destin méditerranéen. Dans A mon frère qui n’est pas mort, formidable livre d’amour et un grand livre tout court, (chez Grasset et en poche), François écrit : « La couleur de l’été était celle de la mer au matin. Je ne peux pas dissocier notre jeunesse de la mer. Notre sang devait être salé, nos dents d’écume, nos épaules de sable et de courants. » Il écrit aussi : « A Fréjus, il y avait la plage sur laquelle, pendant longtemps, tu as régné. Dans ma mémoire, cette plage des années cinquante est encore à peu près déserte. C’est un espace de volupté. Notre peau était plus méditerranéenne que la mer. Elle brunissait au fil de l’été, le sable s’accrochait aux cheveux, nos sexes étaient salés et les filles s’allongeaient comme des royaumes. » J’imagine qu’il aurait pu écrire la même chose à propos de la plage de Trottel. De la même manière elle a dû le ramener à « l’univers solaire et juste » de Camus. Au début des années soixante-dix j’ai fréquenté le bar d’été de l’hôtel impérial, sur la plage de Trottel (il n’existait pas du temps où François Léotard venait s’y baigner). Le soir, à l’apéritif, les habitués jouaient au poker menteur ou à la belote menteuse. Tout le monde, à cette époque, jouait au poker menteur et à la belote menteuse. Etait-ce le signe que les Trente Glorieuses ne dureraient pas ? En attendant, c’était les Trente Glorieuses. Je dis ça parce que la première idée qui me vient à l’esprit à l’évocation du bar de l’hôtel impérial c’est les Trente Glorieuse -je vous dirais tout aussi aisément que la première idée qui me vient à l’esprit à l’évocation des Trente Glorieuses c’est le bar d’été de l’hôtel impérial. C’est loin les Trente Glorieuses. Tellement loin que tout ça, aujourd’hui, semble irréel. Quelle époque ! Après tant d’années je me demande si nous n’avons pas rêvé notre jeunesse. Une vague d’insouciance est passée, comme une vague de chaleur. La vague s’est retirée. Le monde ne s’est pas arrêté. Nous non plus. Tout est si loin maintenant. Pour m’en approcher au plus près je m’accoude au comptoir du bar d’été de l’hôtel impérial (qui a changé de place depuis) où j’ai passé le plus clair de mon temps avec Jean-Louis Fieschi et Gilles Trovato. Je me tiens debout, j’ai un verre de Coca à la main. Au-delà du bar il y a le sable. Au delà du sable il y a la mer. Et le soleil tape fort. Je revois Ambroise Fieschi, le père de Jean-louis, c’est le propriétaire de l’hôtel impérial, il porte une saharienne -c’est la mode des sahariennes-, il porte aussi des Ray-Ban modèle chasse -c’est aussi la mode des Ray Ban modèle chasse mais Ambroise Fieschi, lui, a été pilote de chasse, aux Etats-Unis, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ambroise Fieschi sourit aux éclats. Oui, ça existe, sourire aux éclats. Et comme il sourit aux éclats, je me dis que la vie devait être encore plus souriante que je ne l’ai vue dans le prisme de mon regard d’adolescent. Ambroise Fieschi est bel homme, je remarque après coup qu’il a des airs de Dean Martin -la stature, le visage-, quelque chose aussi de Jean-Claude Pascal. Enormément de charme en tout cas. Avec lui il y a Marceau Ceccaldi, Perrier Padovani et Hugues Trovato -je crois qu’ils boivent du champagne, Ambroise Fieschi, lui, boit des Chivas. Avec eux il me semble que la vie est aussi légère et récréative qu’une partie de poker menteur ou de belote menteuse. Tout le monde, à l’époque, joue au poker menteur ou à la belote menteuse. Sans doute était-ce le signe que les Trente Glorieuses n’étaient qu’illusion. Drôle d’époque. Pour moi, elle a un parfum. C’est celui que porte Ambroise Fieschi dans mon souvenir : Eau sauvage de Christian Dior. Tout le reste, je veux dire les détails, tous les détails, s’est évaporé. C’est un peu comme si Ambroise Fieschi l’avait emporté avec lui, à bord de sa Citroën-Maserati vert pâle -la fameuse SM qui aura traversé l’époque tel un météorite. Plus tard, après la mort d’Ambroise Fieschi, je fréquenterai assidûment le bar d’hiver de l’hôtel impérial, le Bivouac. Un bar de nuit. Je m’y sentais bien, comme hors du temps. Pas seulement à cause du style Empire. Il y avait un piano, des clients en jouaient parfois. On y jouait aussi au poker menteur et à la belote menteuse. C’était encore les années soixante dix. Nous étions, pour ainsi dire, emportés par notre élan. Mais les Trente Glorieuses étaient déjà loin derrière nous. Les souvenirs commençaient de s’évaporer. Les clients du bar aussi se sont évaporés. Peut-être n’ai-je jamais cherché à les revoir, ce qui revient à peu près au même me direz-vous. Jean-Louis Fieschi est toujours mon ami. Nous nous voyons moins souvent que dans les années soixante-dix mais quoiqu’il arrive nous aurons fait la traversée des Trente Glorieuse ensemble. Nous sommes à jamais des enfants des Trente Glorieuses. Et notre adolescence garde encore ceci de particulier qu’elle avait l’hôtel impérial pour épicentre. Je revois aussi Gilles Trovato, lui aussi a vécu les belles heures du bar d’été de l’hôtel impérial, il nous arrive de dîner ensemble mais il me semble que nous n’évoquons guère le passé. Le passé a fui. A dire vrai, en fouillant ma mémoire je pourrais réunir quelques fragments de ce temps-là. Cependant le paysage que je vois d’emblée et qui m’habite, tel qu’il pourrait apparaître dans la brume d’été, c’est-à-dire un peu flou et comme flottant, me rapporte les étés perdus avec une telle intensité que je me refuse à percer leur mystère. C’est comme Ambroise Fieschi : il me suffit de savoir qu’il a été ce personnage solaire au cœur d’un chapitre parmi les plus merveilleux du roman-vrai d’Ajaccio (l’expression est de Marie Susini, sa cousine). Il m’est arrivé de revoir à la télé Pouic-Pouic, délicieuse comédie de Jean Girault tournée en noir et blanc en 1963 (avec Louis de Funes, Jacqueline Maillan, Mireille Darc, Daniel Ceccaldi, Philippe Nicaut, Christian marin, Roger Dumas, Rosa Maria Rodrigues…). Emouvante scène où Guy Tréjean, alias Antoine Brevin, s’adresse à l’opératrice : « Passez-moi le 62 à Ajaccio. » Puis :
« Allo, l’hôtel impérial ? »
  



Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 16 Novembre 2016 - 16:14 Une jeunesse corse

 


Une jeunesse corse

16/11/2016 - Constant Sbraggia

Allô ! L'hôtel impérial à Ajaccio ?

14/10/2016 - Constant Sbraggia

Partager ce site


2 € Achetez en Ligne !
Facebook
Twitter
Rss