IN CORSICA

Article n°101


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 14 Octobre 2016 | Lu 212 fois | 0 commentaire(s)

Le serment de Bastia (allusion, ou plutôt hommage, au discours fondateur des mouvements de résistance de Corse) est le titre que Jean-François Achilli a donné aux confidences de Charles Pasqua qui nourrissent vingt-cinq chapitres. Message ultime que ce mastodonte de la politique a tenu à transmettre à la postérité.


Ce sont les mémoires de Charles Pasqua, recueillies jusqu’aux ultimes jours qui précèderont sa mort. « J’ai appris son décès entre deux séances d’entretiens, explique Jean-François Achilli. J’attendais son retour de l’hôpital, et puis… » C’est Pasqua qui a sollicité Achilli. « Il cherchait un journaliste en qui il ait suffisamment confiance pour se livrer, un Corse de préférence. » Au crépuscule de sa vie, il est lui-même : « Il y a des choses que nous sommes les seuls à sentir et à comprendre. On ne va pas faire un  cours de civilisation et de culture corse avant de commencer à travailler. Les gens doivent comprendre que dans notre caractère figure une certaine dose d’orgueil. » Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, le journaliste l’a souvent interviewé. Achilli se souvient en particulier d’un rendez-vous dans son bureau de sénateur, côté jardin, « Charles Pasqua était assis face à une toile de grand format qui couvrait un pan de mur, représentant la manifestation du 30 mai 1968. Il la contemplait avec un mélange de fierté et de nostalgie… « Le plus grand moment de ma vie », m’avait-il dit ». Ces mémoires sont intercalées de face-à-face. Sas d’air pour le journaliste impliqué – parfois malgré lui - jusqu’à l’intime dans le « Je » d’une dramaturgie écrite à la première personne. « Il est impossible d’apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres » disait Sartre. Mais ces interstices participent aussi de la sculpture littéraire de ces entretiens ultimes qu’appelait une « nécessaire introspection ».
Premières révélation, la Corse. De son vivant, vagues ont pu paraitre ses racines corses – les origines étaient connues, incontestables. Après sa mort, elles auraient pu demeurer floues. Elles ne pouvaient que paraître à la lumière dans cet exercice qui consistait à ce qu’il se livre sur lui-même. « Je l’observe depuis ma plus tendre enfance : partout où je vais, je sens une forme de méfiance autour de moi. On ne nous comprend pas bien, parce que, en définitive, entre le continent et nous, le fossé est trop grand. Nous ne sommes pas comme eux, nous n’avons pas le même caractère qu’eux, nous n’avons pas les mêmes réactions qu’eux. Nous avons nos propres règles de vie insulaire » (page 343). « Tout au long de ma vie, malgré la sympathie et les sourires de façade, je me suis toujours dit : en gros, les gens nous détestent. Ils détestent les Corses en général, parce que notre mode de pensée est diamétralement opposé au leur. Nous sommes solidaires malgré nos différences, nous avons le respect de la parole donnée, nous avons une langue et une culture différente, nous sommes prêts à risquer notre peau, ce qui n’est pas leur cas. Alors ils nous haïssent, car nous représentons en quelque sorte un reproche vivant » (page 345).
Pasqua explore sa longue carrière politique, la Corse apparaît aussi. Elle nous livre alors ses petits secrets, de tout petits secrets qui rétrospectivement nous font sourire. « A un moment, Rocca Serra me prend à part pour me demander d’annuler le statut particulier de la Corse. Je lui oppose un refus catégorique :
Je ne le ferai pas.
  • Comment ça, tu ne le feras pas ? Mais enfin, Charles, nous avons la majorité, nous pouvons tout faire.
  • Non seulement je ne le ferai pas, mais en plus, je pense qu’il faut en finir avec ces petits arrangements politiques. Le statut de la Corse est ce qu’il est, il ne faut plus y toucher. On ne va pas continuer ce petit jeu. Nous verrons bien plus tard dans quelle mesure nous pourrons faire évoluer les choses » (page 347). « Je vais aborder la question corse avec François Mitterrand lors d’une de nos entrevues secrètes à Louveciennes. Le FLNC s’est scindé en deux mouvements concurrents qui multiplient les actions violentes. Mitterrand m’interroge :
  • Alors, comment s’en sort-on ? Que feriez-vous, avec vos amis corses, si vous étiez encore aux affaires ?
  • Vous savez, peut-être faudra-t-il envisager d’instaurer l’état d’urgence en Corse, pour la débarrasser d’un certain nombre de gens que nous mettrions ailleurs le temps, nécessaire.
Je réfléchis un moment et j’ajoute : Mais ça ne marchera pas. Il va falloir essayer autre chose, travailler avec tout le monde » (page 346).
C’est enfin une belle page du roman méditerranéen qu’écrivent la famille de sa mère (elle se situe entre Vivario et Bocognano) et celle de son père (originaire de Ghisoni, Tattone et Vivario). « Comme cela se pratique souvent à l’époque, mon père enlève ma mère, et ils filent se cacher dans le maquis. Les deux familles sont mises devant le fait accompli. Le grand-père Rinaldi est furieux que mon père ait jeté son dévolu sur la plus jeune au lieu de l’aînée, qui est sans doute plus difficile à caser. A la suite de cet événement, les deux familles se fâchent. Et, pour éviter le père, André s’en va. Il quitte la Corse » (page 20).
Au chapitre Air France 8969 (l’Airbus A300 d’Air France qui assure la liaison Alger-Paris est pris en otage par quatre terroristes du GIA le 24 décembre 1994) ce « terrible monsieur Paqua », comme l’appela Mitterrand, règle ses comptes avec Balladur et raconte dans le détail le déroulement des opérations. Extraits.
« Dans le même temps, Alain Juppé téléphone à Jacques Chirac, qui m’appelle à son tour à minuit, pour me dire que l’avion doit revenir à Paris. Comme moi, Chirac redoute un assaut des « ninjas » :
  • Charles, il faut que tu insistes auprès des Algériens pour qu’ils n’interviennent pas.
  • Je sais bien, Jacques. Mais ma médiation ne suffira pas.
  • Dis-le à Balladur !
Je lui répond un peu agacé : Je l’ai dit à Balladur… » (page 395)
« Pour moi, le scénario est simple et j’en fais part au Premier ministre : A la minute où l’avion atterrit à Marseille, on ne le laisse plus redécoller et on intervient.
Réponse laconique de Balladur : Oui, très bien »  (page 396).
« La séquence qui suit me porte particulièrement sur les nerfs. Alors que je suis encore en ligne avec le préfet et les autres responsables de la sécurité à Marseille, j’apprends qu’Edouard Balladur m’a fait appeler de manière insistante au ministère de l’Intérieur. Sarkozy et lui ont déjà convoqué les journalistes pour tenir une conférence de presse. Ils s’impatientent car ils peuvent difficilement le faire en mon absence » (page 399).
« Il fait le glorieux – que voulez-vous qu’il fasse d’autre, lui qui ne connaît rien en matière de sécurité ? Contrairement à son récit, il aura fallu insister lourdement auprès de lui pour qu’il appelle le président algérien » (page 399).
C’est l’affaire Malouk Oussékine, ou plutôt le silence de Chales Pasqua sur ce drame (le 5 décembre 1986, des voltigeurs à moto sont intervenus pour disperser les derniers manifestants, et un jeune a été frappé à mort dans le hall d’un immeuble rue Monsieur-le-Prince, où il avait tenté de se réfugier). « Vingt-huit ans plus tard, je suis donc assis à mon bureau du RPF quand je reçois ce courrier étonnant. Un inconnu se fait fort de me révéler ce que je n’ai jamais pu savoir. Au moment où se sont produits les faits, Lucien Bicheron gère un grand café-brasserie à côté de la préfecture de police de Paris. Il compte un commissaire nommé Jean-Paul, Roger parmi ses clients habituels, un des responsables de la sécurité publique, concerné au premier chef par les manifestations. Les deux hommes, qui semblent s’être liés d’amitié, son ensemble le soir du 5 décembre. Bicheron raconte dans sa lettre : Il se trouve qu’à ce moment j’étais en train de boire un whisky dans le bureau du commissaire Roger – dont l’indicatif radio était au moment où se sont produits les faits « Ti Whisky » -, situé au deuxième étage de la préfecture de police, face à Notre-Dame. Le téléphone a sonné sur sa ligne directe, et j’ai entendu sa fille Alexandra, qu’il appelait « la Princesse », lui dire qu’elle ne mangerait qu’après qu’il serait rentré à la maison. Nous avons repris un autre whisky, elle a rappelé, et il ‘a dit : J’en ai marre, tu vas voir comment on fait finir tout ça. Il a donné un ordre sur un autre appareil téléphonique, et, quelques instants plus tard, j’ai entendu un bruit de motos sous la voûte, et j’ai vu partir l’escouade en direction de la rue Saint-Jacques. Nous nous sommes séparés, vous connaissez la suite » (page 317).  
  « J’ai beaucoup souffert de la mort de Malik Oussekine. Non pas pour les critiques qui ont suivi et qui m’ont collé à la peau. Je n’y étais pour rien, ni même Pandraud. Mais je me suis toujours dit que ce n’était pas possible que ce gosse soit mort comme ça. La perte d’un enfant est une injustice. Ce drame m’a profondément affecté » (page 319).
 
Comment l’ascension de Jacques Chirac s’est faite, au détriment de Messmer et de Chaban. Tout s’est joué en 1974, à la mort de Georges Pompidou. Quand les gaullistes jouaient leur peau et favorisèrent Giscard pour mieux prospérer. « Giscard a toujours été convaincu que j’étais responsable de son échec. Il a toujours cru que c’était moi qui avais fait coller les affiches avec les diamants de Bokassa. Jusqu’à ce que l’on apprenne, par une confession de Jacques Séguéla, que c’était lui, le publicitaire de Mitterrand, qui avait monté cette opération » (page 257). « Je suis le diable incarné, derrière tous les coups tordus. Je reste intimement convaincu que c’est l’équipe de Giscard qui a fabriqué la campagne savamment orchestrée les années précédentes sur le thème : « Pasqua, c’est la French Connection » dans le but de me nuire, sous prétexte que des Corses issus du milieu y sont impliqués. Parmi eux figure le délégué commercial de Ricard pour le Canada, Jean Venturi. Je ne le connais pas et je ne l’ai pas fait nommer, mais il est le frère de Nick, que j’ai côtoyé dans les maquis. Cela a suffi pour établir un lien et faire courir la rumeur que je suis forcément derrière tous ces trafics. Je le dis, et c’est aussi simple que ça : non, je ne suis pas le pape de la French Connection ! » (page 258). Pierre Juillet, Marie-France Garaud, Alexandre Sanguinetti sont les personnages clés d’une comédie du pouvoir sans cesse renouvelée. Mais les petits secrets d’antan conservent toute leur saveur. C’est aussi le miracle de la politique. Elle fascine autant qu’elle rebute. De la même manière Charles Pasqua aura inspiré autant l’admiration que la détestation. Et en cela le personnage reste fascinant. Jean-François Achilli, au terme d’un dialogue qui aura duré près de deux mois, du lundi 27 avril jusqu’au mercredi 24 juin 2015, soit cinq jours avant sa disparition brutale, tire cette conclusion : « C’était un personnage très humain. »



Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 16 Avril 2015 - 14:39 1943, de Gaulle et la Corse insurgée

 


Article n°101

14/10/2016 - Constant Sbraggia

1943, de Gaulle et la Corse insurgée

16/04/2015 - Constant Sbraggia

Partager ce site

Facebook
Twitter
Rss