IN CORSICA

Au stade avec Jean-Philippe Toussaint


Rédigé par Constant Sbraggia le Mercredi 7 Septembre 2016 | Lu 184 fois | 0 commentaire(s)


Conversation avec Fabien Danesi

photo Anna Toussaint
photo Anna Toussaint
 « Dans le football il y a des moments exclusivement poétiques » estimait Pier Paolo Pasolini. « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… » affirmera Camus. Fabien Danesi interroge l’auteur du cycle de Marie sur le football, cosa mentale (« c’est dans l’imaginaire qu’il se mesure et s’apprécie ») selon lui.
 
In Corsica : Lors de l’Euro 2012, vous avez répondu à une commande d’Arte en proposant Une brève histoire du foot, un documentaire incisif où vous entremêlez avec beaucoup d’humour les références culturelles (cinématographiques, musicales et politiques) pour mieux inscrire ce sport dans un récit plus large, à l’image de la date de création du foot qui correspond à la mort du peintre Eugène Delacroix en 1863. Est-ce que le football est plus qu’un sport selon vous ? Et si oui, pour quelle(s) raison(s) ?
 
Jean-Philippe Toussaint : J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cette Brève histoire du football pour le magazine Blowup d’Arte. Il s’agit d’un travail de montage où je joue sur les mises en perspective, les métaphores, les courts-circuits. Par exemple, pour évoquer les années 70, j’échafaude un monde fictionnel à partir d’une ressemblance qui m’a frappé entre César Luis Menotti,
l’entraîneur de l’Argentine championne du monde en 1978, et Donald Sutherland, l’acteur qui joue dans le Casanova de Fellini.
 
In Corsica : Avec La Mélancolie de Zidane  (2006), vous êtes revenu sur le mythique coup de tête de Zinedine Zidane lors de la finale de la coupe du Monde opposant la France à l’Italie. Dans ce texte d’une extrême concision, vous expliquez son geste par le désir de ne pas achever son oeuvre, c’est-à-dire
de mettre fin à sa carrière sans conclure en beauté. Cette dimension de l’imperfection, cette pulsion du ratage, ne lie-t-elle pas Zidane à une certaine modernité artistique ?
 
Jean-Philippe Toussaint : Il y a en effet un côté conceptuel de prendre Zidane comme sujet littéraire. A la manière d’Andy Wahrol avec Marilyn Monroe ou Jackie Kennedy, je fais de Zidane une icône contemporaine. En quelque sorte, je m’approprie Zidane. C’est la puissance même de la littérature qui est là en jeu. De même que Flaubert pouvait dire, “Madame Bovary, c’est moi”,
je suis en mesure de dire : “ Zidane, c’est moi”. Ou, comme je l'écris dans le texte : « la mélancolie de Zidane est ma mélancolie, je la sais, je l’ai nourrie et je l’éprouve. » On sait d’ailleurs qu’il y a un lien entre les artistes et la mélancolie. C’est connu que les peintres, les poètes, ont une propension à avoir une sorte de tristesse, une relation au monde douloureuse ou difficile. C’est évident que la plupart des grands créateurs ont toujours une sorte de douleur, mais une douleur qu’ils ne cherchent pas à éviter, parce que c'est cette douleur qui leur permet aussi de créer. C’est une douleur qu’ils cultivent, qu’ils choient, qu’ils chérissent. Parce que c’est à partir de cette douleur, de cette relation au monde difficile, qu’ils vont créer.
 
In Corsica : Dans Football  (2015), vous vous racontez. Ce sport semble alors intimement lié à l’enfance et à ses souvenirs, ou tout du moins au processus de la remémoration. Il joue le rôle de filtre. Est-ce dû à l’intensité des affects qu’il stimule chez vous ?
 
Jean-Philippe Toussaint : Mon intention était d’aborder, par l’intermédiaire du football, des questions plus essentielles, liées aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance. C’était aussi, je crois, une voie secrète pour aborder, pour la première fois dans mes livres, l’autobiographie. Il y a même, dans le livre, une courte évocation du stade de Furiani au début des années 80 : « En Corse,
j’ai le souvenir lointain d’avoir assisté à un match en nocturne à Bastia avec Charles Santandrea, mon beau-père, cela remonte au début des années 80, je me souviens de la lumière des projecteurs dans les vieilles tribunes en bois du stade Armand-Cesari. A la buvette, nous étions tombés à l’improviste sur l’abbé Stra (tiens, Monsieur l’abbé !), qui portait une petite croix au revers de sa veste et une écharpe du Sporting autour du cou. »
 
In Corsica : Si je vous ai bien lu, le football est une pratique sportive qui exacerbe le passage du temps tout en le conjurant. Il y a le suspense propre à l’action et à son déroulement. Mais comme tous les sports, le football connaît une durée abstraite, extérieure à la réalité. « (…) le football, pendant qu’on
le regarde, nous tient à distance de la mort » écrivez-vous. Est-ce que le football ne présente pas finalement les mêmes qualités que l’écriture ?
 
Jean-Philippe Toussaint : Oui, mais il y a quelque chose en plus dans le football, c’est ce suspense, qui nous tient constamment en haleine. Lorsque on regarde un match de football, l’avenir est fondamentalement irrésolu. C’est cette qualité de suspense qui fait que, à la manière du divertissement évoqué par Pascal, le football nous tient radicalement à distance de nos soucis quotidiens, des misères de notre condition et de la mort.
 
In Corsica : Où écrivez-vous ? Est-ce que la Corse est un territoire où votre écriture se charge ou se condense de façon particulière ?
 
Jean-Philippe Toussaint : Dans mon livre L’Urgence et la Patience, j’aborde ces aspects les plus concrets de l’écriture, j’explique que je ne travaille pas chez moi, à Bruxelles, mais en Corse, ou à Ostende. J’écris l’hiver à Ostende, où je loue un appartement. C’est un lieu neutre, j’aime ce côté bernardl’ermite, cet hôte qui s’installe dans une coquille qui ne lui appartient pas. Les lieux où je
travaille sont toujours provisoires, ils ont une autre affectation en mon absence. La grande pièce de la maison de Barcaggio où j’écris en Corse a un autre usage lorsque je n’y suis pas. J’arrive, je prends possession des lieux, j’installe mon matériel, ordinateur, imprimante, documentation. Quand je m’en vais, j’emporte tout, il ne reste aucune trace de mon passage. Les lieux où je travaille sont toujours proches de la mer.



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