IN CORSICA

C'était bien la peine de gagner à Waterloo... Par Jean-Marie Colombani, directeur de Slate


Rédigé par Constant Sbraggia le Mardi 27 Novembre 2018 | Lu 322 fois | 0 commentaire(s)

L’action fait l’objet d’un financement de l’Union Européenne


Theresa May Dancing Queen
Theresa May Dancing Queen
Alors qu’approche le moment ou l’on saura si l’Union européenne et la Grande Bretagne ont, ou non, réussi à s’accorder sur les conditions du Brexit, il n’est pas inutile de jeter un bref regard en arrière.
A l’origine de ce fameux et funeste référendum, pour ou contre le maintien dans l’Union, se trouve la désinvolture du premier ministre conservateur d’alors, David Cameron. Selon un schéma, hélas classique à droite, il s’agissait pour lui de contrer l’influence grandissante,  aux dépens des conservateurs, de l’UKIP. C’est à chaque fois le même processus.  On va sur les terres des extrêmes en prétendant les affaiblir alors qu’on leur concède en fait l’essentiel : la victoire idéologique. D’où la concession d’un référendum. Et le résultat que l’on sait. 
A l’issue d’une campagne mensongère, on se souvient que le leader de l’UKIP, Nigel Farage, avait expliqué que les sommes destinées à la contribution britannique au fonctionnement de l’Union européenne seraient désormais affectées au système de santé. Mais il expliqua dès le lendemain du vote qu’il s’agissait là d’une pure invention de sa part. Son éclat de rire à la télévision au moment de cette confession restera dans les annales de la science politique…
Mais l’argument central des partisans du brexit était le suivant : libérée des « contraintes » de l’Union européenne, la Grande Bretagne retrouverait toute sa place dans le concert des grandes puissances. C’était là une pure illusion. Car la Grande Bretagne n’avait d’influence aujourd’hui qu’à travers sa participation et son rôle réputé décisif au sein de l’Union européenne. Sortie de celle-ci, la Grande Bretagne a, au contraire, vocation à rejoindre les rangs des ex-puissances, d’un petit pays. C’est d’une certaine façon la fin d’un grand cycle historique qui avait vu un si petit et si valeureux pays dominer une si large partie du monde. 
La négociation sur le Brexit donne d’ailleurs une première preuve de ce rétrécissement : c’est la question de la frontière entre les deux Irlande. Le colonisé d’hier, la République d’Irlande, épaulé par le soutien sans faille des autres membres de l’Union européenne, a imposé l’idée que les deux Irlande devaient continuer d’appartenir au marché unique européen. La frontière entre les deux Irlande, que l’Union européenne a contribué à effacer, ne doit donc pas réapparaitre. Avec la conséquence suivante : il y aurait désormais une frontière entre l’Angleterre et l’Irlande, donc avec l’Irlande du Nord, cette perspective suscitant l’effarement  des partisans, en Irlande du Nord, de l’union sacrée avec Londres. Ces derniers sont d’ailleurs au Parlement les alliés de Theresa May : sans eux, elle n’a plus de majorité. Un vrai casse-tête donc ! Mais qui illustre la nouvelle faiblesse d’une Grande Bretagne dont l’unité serait aussi menacée par des Ecossais qui, eux, veulent rester dans l’Union européenne.
Un scandale agite d’ailleurs la Grande Bretagne, au seuil du brexit : l’un des principaux bailleurs de fonds  de la campagne en faveur de la sortie de l’Union, un certain Aaron Banks, est soupçonné d’avoir été totalement dans la main de la Russie. Une enquête est en cours sur l’origine des fonds qu’il a utilisés pendant la campagne électorale, établissant qu’il existe « des indices raisonnables » selon lesquels Aaron Banks n’était pas lui même la véritable source de ces financements, et faisant le lien avec ses constants contacts, pendant cette période, avec l’ambassade russe à Londres.
Cette affaire du brexit illustre par ailleurs, on ne peut plus clairement, la situation de l’Europe elle-même. Le brexit a été soutenu et par Vladimir Poutine et par Donald Trump. Non pas pour les beaux yeux de Theresa May mais parce qu’ils cherchent l’un et l’autre à affaiblir l’Union européenne. Voire à la démanteler. Le premier, pour des raisons d’influence géopolitique, le second pour des motifs de concurrence commerciale. 
En lieu et place donc du rêve de puissance retrouvée, agité par les partisans du Brexit, la Grande Bretagne est menacée d’être effacée des voix qui comptent. Humiliée par une Russie qui, à travers les innombrables oligarques vivant à Londres, tient une partie de la City ; et ridiculisée bientôt par un Donald Trump qui lui accordera, n’en doutons pas, moins d’importance que le Canada. 
Beaucoup de voix se sont élevées en Grande Bretagne, et notamment à Londres, pour obtenir un second vote, compte tenu de l’évolution d’une opinion dont une partie, désormais majoritaire, commence à entrevoir dans quel piège elle est tombée. Il y a pourtant peu de chance qu’un tel vote survienne. Les conservateurs qui gouvernent y sont hostiles. Et l’opposition travailliste est guidée par un Jeremy Corbyn pour le moins ambigu sur cette question. 
Le seul homme politique vraiment convaincant et suffisamment éloquent en faveur d’un retour de la Grande Bretagne dans l’Union, et donc d’un second vote, reste Tony Blair. Mais ce dernier n’est plus audible car il a été politiquement détruit par son ralliement à la funeste guerre d’Irak déclenchée par George Bush. C’est injuste car en fait Tony Blair n’avait pas le choix. Il existe chez les responsables britanniques l’idée que la seule communauté qui vaille, et qui mérite de perdurer, est celle qui unit les Etats Unis, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada et la Grande Bretagne. Dans le domaine du Renseignement, cette communauté se dénomme d’ailleurs elle-même les « Five eyes ». 
Cette conscience de l’appartenance à cette communauté, quoiqu’il arrive, a pour inconvénient d’obliger ces pays à suivre les Etats Unis, quelle que soit la décision qu’ils prennent. Mais elle explique aussi la désinvolture des partisans du Brexit. Car ces derniers se sont dit que là était, et devait rester, leur vraie place. Le résultat immédiat sera, si le Brexit s’accomplit, que face à la Chine, à la Russie et aux Etats Unis, la Grande Bretagne hors d’Europe, aura cessé de compter et d’être écoutée.
C’était bien la peine de gagner à Waterloo pour en arriver là…

C'était bien la peine de gagner à Waterloo...                                        Par Jean-Marie Colombani, directeur de Slate



Nouveau commentaire :



Partager ce site


1 € Achetez en Ligne !
Facebook
Twitter
Rss