IN CORSICA

Compagnie régionale maritime : A qui profite le deal ?


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 14 Octobre 2016 | Lu 268 fois | 0 commentaire(s)

Construite sur le modèle écossais la compagnie maritime régionale voulue par les nationalistes a bénéficié du soutien de la droite - seuls les communistes ont voté contre – au bout d’un schéma juridique très complexe. Acteurs politiques et économiques se rejoignant après maintes péripéties, le contribuable peut se poser la question : A qui profite le deal ?


 
La conversation, aussi brève qu’inopinée, a lieu sur le parking du centre commercial de Porticcio, commune où est domicilié José Rossi, par une journée d’août accablée de soleil. « Il se dit que depuis ton voyage en Ecosse avec Gilles Simeoni, tu serais devenu favorable à la création d’une compagnie régionale. » Et l’ancien ministre, tout sourire (en fait, les yeux), de dérouler sur ce ton monocorde qu’on lui connaît – il agace et captive tout à la fois – sa démonstration cousue main : « Je ne vois pas pourquoi je serais contre puisque, en fait de compagnie régionale, nous aurons à faire à des privés. Je continue à considérer que la collectivité territoriale n’a pas à vocation à exploiter une compagnie maritime, mais désormais ce n’est plus le cas. Même si nos amis nationalistes crient victoire. » (On se souvient qu’il avait voté, en 1989, pour la création de la compagnie aérienne régionale). C’est vrai qu’on est loin du projet initial de Jean-Félix Acquaviva, le président de l’Office des transports de la Corse (OTC) qui voulait une compagnie 100% régionale. Toutefois, les 2 Semop (sociétés d’économie mixte à opération unique) flanquées d’une 3è société, celle-ci d’investissement, qui constituent la nouvelle entité maritime changent considérablement, sinon fondamentalement, la donne.
Ainsi, la Sem d’investissement est-elle récipiendaire des outils d’occasion comme des outils en construction. La CTC est en l’actionnaire principal, à hauteur de 70 à 80%. Cette Sem devrait regrouper un partenaire privé, la Corsica Linea, voire 2 (le groupe Stef pourrait alors amener du cash). Etant entendu que la Corsica Ferries est en droit de se positionner. C’est cette Sem qui détermine le nombre de navires et leur financement.
Cet outil majeur et pérenne met à disposition de 2 semop les navires qu’elle possède en propre (récupérés ou à construire) et, dans le cadre d’un cahier des charges, demande à des armateurs de fournir leurs propres navires. Sachant que la desserte maritime de la Corse exige 7 navires : 4 (2 et 2) pour les deux ports principaux (rotations quotidiennes) ; 3 pour les 3 ports secondaires (3 rotations hebdomadaires). Un appel d’offre déterminera au - printemps ou à l’été 2017 - pour une durée de 10 ans les opérateurs partenaires de la CTC à la fois opérateur et actionnaire des 2 semop. Elle est actionnaire minoritaire de la Semop 1 (ports principaux) à hauteur de 34% ; les 2 opérateurs partenaires, a priori la Corsica Linea et la CMN, détenant chacun 33% des parts. La CTC est à l’inverse majoritaire de la Semop 2 (ports secondaires) avec 66% des parts ; les opérateurs partenaires en détenant 34% (17% et 17 %). Dans les 2 cas la CTC s’octroie la présidence et établit ses conditions (pouvoir de vote bloquant, investissement, dépenses d’entretien, etc.) au moyen d’un pacte d’actionnaires. Autant de garde-fous qui signifient le refus de la CTC de signer un chèque en blanc aux opérateurs des Simop.
On sort ainsi du système de DSP précédent, retoqué à 3 reprises par l’Europe après autant de recours de la Corsica Ferries ; les instances européennes considérant non plus un seul marché mais deux : celui des ports principaux et celui des ports secondaires. Ce qui représente une garantie de stabilité – et de paix sociale – mais aussi l’élaboration d’un plan de recettes sur 10 ans.
La compensation ou « enveloppe » de la DSP qui sera octroyée aux opérateurs des futures Semop a été fixée à 78 millions d’euros, et occasionne une économie annuelle de 30 millions d’euros. Cette somme prédestinée au financement de l’entretien des navires et à l’investissement pour des navires neufs laisse supposer un reliquat d’au moins 5 millions d’euros qui, après autorisation de Bercy de déspécialisation partielle, pourrait être redéployée au bénéfice d’infrastructures portuaires et aéroportuaires mais encore du transport routier, voire du chemin de fer. Occurrence à laquelle s’est montrée très sensible la droite.
Enfin, sur les 900 salariés de l’ex SNCM, 200 embarqueront sur les 2 navires mis à la disposition des opérateurs partenaires par la CTC, payés cependant par la Semop qui les emploie, mais seront assurés de ne pas servir sur les lignes du Maghreb – ils devraient selon toute vraisemblance être sélectionnés en vertu du critère d’ancienneté. Ce qui ne plait pas du tout à la CGT c’est l’atteinte faite au principe d’unicité de la compagnie qu’elle a toujours posé en postulat.
 On peut maintenant s’interroger sur les bénéfices réels ou supposés que tirent les opérateurs privés d’une part, et la CTC d’autre part de ce partenariat public-privé établi au prix d’un montage pour le moins sophistiqué. L’acquisition des deux navires par la CTC d’abord. Il s’agit des deux plus vieux cargos mixtes de la flotte de l’ex SNCM : le Paglia Orbu (22 ans) et le Monte d’Oru (26 ans), le premier devant être remplacé en 2021 et le second en 2028. Pour ce faire la CTC a déboursé 10 millions d’euros. Ce qui peut être considéré comme une affaire au regard de l’expertise établie par le cabinet Barry, Rogliano, Salles (BRS) qui situe le prix du marché pour ces ceux navires entre 32 et 35 millions d’euros. Du côté du consortium, on peut aussi se frotter les mains : d’une part ces 10 millions d’euros semblent compenser les 4 millions (environ) de frais de publicité un véritable show) et d’avocats engagés pour accompagner leur candidature à la reprise de la SNCM devant le tribunal de commerce de Marseille ainsi que les 6 millions reversés à Patrick Rocca pour le rachat de ses navires et son intégration au consortium (quatorzième position). La Corsica Linea conservant les deux cargos mixtes les plus modernes, le Jean Nicoli et le Pascal Paoli ainsi que les deux fleurons de l’ex SNCM, les ferries Danièle Casanova et Méditerranée.
Reste à apprécier la partie commerciale. Dans ce schéma la CTC encadre les tarifs, passagers et fret. Ce qui met l’usager à l’abri d’une politique tarifaire des opérateurs privés, qui sont pourtant là pour faire des affaires. On ne le leur reprochera pas, c’est la règle du jeu. Soit. Mais alors comment s’y retrouvent-ils dans une configuration où la notion de service public tient toute sa place ? La réponse pourrait être donnée par la mise en perspective de la commercialisation du fret. Jusqu’alors la DSP fixait le prix public plafond à 45 euros le mètre linéaire. La DSP transitoire baisse ce prix public plafond à 40 euros. L’objectif étant de faire tomber ce prix public plafond à 37 euros en 2017, à l’occasion d’une nouvelle DSP qui prévaudra 10 ans. A ce compte-là, 11% de diminution auxquels s’ajoutent 9% de diminution, on voit bien que la notion de service public est respectée comme jamais. Quid dès lors de nos opérateurs. Si la CTC fixe des tarifs plafond elle n’impose pas de tarifs plancher. Autrement dit elle laisse libre les opérateurs partenaires de baisser les prix à leur convenance. Or les actionnaires-opérateurs du consortium sont aussi des… usagers : soit des chargeurs de grande distribution (Leclerc, Carrefour), soit des chargeurs de matériau (Gedimat, Simongiovanni), soit des chargeurs grossistes (groupe GBC boissons, groupe Sedda alimentation, Charles Zuccarelli plats cuisinés, soit des transporteurs (la Steb liée à la Sedda, la Filac, Rocca transports – 3 du top 5 des transporteurs corses). On retrouve d’ailleurs nombre de ces patrons au Medef, dans les tribunaux de commerce, dans les chambres de commerce, voire dans une structure presque secrète supposée montrer la lumière. Cette configuration – déjà, elle ne satisfera jamais les tenants du tout privé - peut inquiéter comme elle peut rassurer. En effet, si les coûts du transport des marchandises baissent, les prix publics de ces mêmes marchandises devraient aussi baisser. Chiche.



Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 16 Avril 2015 - 15:06 Homere au secours des jeunes




Partager ce site

Facebook
Twitter
Rss