IN CORSICA

Dans la rue, l’autre débat. Par Constant Sbraggia


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 8 Novembre 2018 | Lu 25 fois | 0 commentaire(s)

Le 29 septembre, une quarantaine de militants de Corsica Libera ont procédé a blocage symbolique d’une grande surface de Furiani. Ils dénonçaient notamment la « grande précarité » des salariés du secteur. « Nous voulons que des négociations soient engagées aussi bien en ce qui concerne l’implantation des grandes surfaces que concernant les prix qui sont praioqués parce que ça devient invivable pour la population corse » déclarait Eric Simoni. Et Stefanu Barbagelatta de donner le ton : « Notre parti politique plaide depuis des années pour la valorisation de l’artisanat et des commerces de proximité à échelle humaine, c’est pour cela que nous nous sommes opposés récemment à la construction d’un centre commercial disproportionné à Lucciana et que nous serons toujours opposés à tous projets de ce style ». Il ajoutait : « C’est donc tout naturellement dans une société historiquement agro-pastorale, et qui doit encore aujourd’hui jouer de son potentiel agricole que Corsica Libera soutiendra toutes les initiatives visant à développer un commerce de proximité aux antipodes des mécanismes actuels qui favorisent exclusivement la grande distribution ». Ainsi été posé, avec la précarité en arrière-plan, un choix de société alternatif. Celui qui gagne tous les esprits mais n’a jamais fait l’objet du moindre débat dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse. Chose d’autant plus étonnante que Corsica Libera est un mouvement constitutif de la coalition nationaliste au pouvoir. Or nombreux sont ceux qui considèrent que la question posée ici par Corsica Libera est d’une pertinence au moins aussi évidente que celle qui touche les questions d’ordre institutionnel. Voilà pourquoi nous avons provoqué un entretien avec Jean-Guy-Talamoni, président de l’Assemblée de Corse et militant de Corsica Libera. Entretien. Par Constant Sbraggia.


Jean-Guy Talamoni par Rita Scaglia
Jean-Guy Talamoni par Rita Scaglia
In corsica : Votre mouvement a bloqué l’entrée du Géant Casino de Furiani pour dénoncer la précarisation des emplois de la grande distribution et les projets disproportionnés ouverts ou en projet. Dans le même temps il encourageait la création de commerces de proximité. Pourquoi ces préconisations ne font-elles pas l’objet d’un débat dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse dont la majorité a pour composante Corsica Libera ?  
Jean-Guy Talamoni : Corsica Libera a rappelé que la Corse est à rebours de ce que se passe partout en Europe, c’est-à-dire le démantèlement de « l’hyperdistribution », et a dénoncé les prix pratiqués ici : 8% plus élevés qu’ailleurs alors que les salaires moyens sont inférieurs de 6%. Cette situation est plus que préoccupante et l’Assemblée de Corse ne peut que s’en saisir. Quant au débat sur la grande distribution, je rappelle que nous l’avons initié en juin dernier, sous l’angle de l’urbanisme et de la consommation de foncier, notamment agricole. Nous avons adopté à l’unanimité un rapport visant à stopper la construction de grandes surfaces commerciales en Corse et demandé le gel des projets en cours ainsi qu’une adaptation législative pour créer une commission territoriale d’aménagement commercial. 
 
In Corsica : On est tout de même étonné que ce genre de débat ne se soit pas déjà installé à l’Assemblée au même titre que la coofficialité de la langue ou l’évolution du statut de la Corse.  
Jean-Guy Talamoni : La multiplication des grandes surfaces est symptomatique de l’augmentation de la précarité dans la société corse. Parallèlement, les grands centres commerciaux entretiennent cette précarité puisqu’ils proposent des emplois à temps partiel et mal rémunérés. Ce débat sur la pauvreté est installé dans l’hémicycle depuis notre accession aux responsabilités. Il ne faut pas opposer les dossiers dont vous parlez et celui-ci. L’évolution du statut de la Corse, les adaptations législatives, la reconnaissance du corse comme compétence professionnelle, un statut fiscal et social pour les entreprises et les particuliers, l’emploi local, le statut de résident… tous ces dossiers très politiques et au cœur des revendications nationalistes visent aussi au développement économique et donc à la réduction de la pauvreté sur notre île. 
 
In Corsica : Après 3 ans d’exercice du pouvoir un fossé semble s’être creusé entre les préoccupations des élus et les attentes des Corses dont vos électeurs et sympathisants. Qu’en dites-vous ? 
Jean-Guy Talamoni : Nous mettons tout en œuvre pour combattre les inégalités avec les maigres compétences dont nous disposons dans les domaines économique et social. Les effets des politiques ne peuvent se faire sentir immédiatement. Cela, chacun le sait. Chacun a conscience également que le pouvoir d’action de la Collectivité de Corse est très limité et qu’il est nécessaire que nous puissions obtenir un statut dérogatoire, je pense principalement dans le domaine de la fiscalité ou encore de l’éducation. Je citerai des exemples très concrets :  le statut de résident permettrait aux Corses de devenir ou rester propriétaire et de régler partiellement le problème du logement. Cette notion se développe d’ailleurs dans le monde entier. De même, une fiscalité adaptée à l’insularité permettrait de lever les freins du développement économique.  
 
In Corsica : Y a-t-il trop de grandes surfaces en Corse ? 
Jean-Guy Talamoni : La Corse, avec 904 m2 de surface commerciale pour 1000 habitants bat tous les records ! D’ailleurs, au mois de juillet, en CDAC (commission départementale d’aménagement commercial), les élus de la majorité se sont prononcés contre le projet d’implantation d’une nouvelle grande surface à Lucciana. 
 
In Corsica : Récemment, dans nos colonnes, Guillaume Guidoni affirmait que « les inégalités en Corse se perpétuent entre générations ». Il soulignait également 3 points que je soumets à votre commentaire : 1. Le modèle économique corse semble plus en situation de perpétuer les difficultés sociales que de les résoudre. 2. Une part écrasante des produits de consommation est achetée dans le circuit des Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) qui dépendent toutes d’entreprises françaises de taille internationale. 3. La Corse est intégrée dans un mouvement mondial, sans spécificité. Les mutations commerciales n’arrivent plus avec un temps de retard et elles ont le même effet qu’ailleurs. 
Jean-Guy Talamoni : Le modèle économique corse actuel s’inscrit dans un mouvement mondial capitaliste et dans un système français qui, clairement, a échoué dans la lutte contre la pauvreté. De plus, la richesse produite en Corse est préemptée par un petit nombre. L’enjeu est de faire en sorte que cette richesse soit mieux répartie avec la mise en œuvre d’un modèle de développement juste et durable.
D’autant que la Corse, je le dis souvent, est un pays béni des dieux, riche de potentialités que nous devons préserver et mieux valoriser. La production agricole doit être soutenue afin de répondre aux besoins sur place en favorisant les circuits courts. C’est pour nous un secteur à développer prioritairement mais il faut avant tout stopper le déclin de l’agriculture, considérée par les anciennes majorités comme un archaïsme. 
Concernant les mutations commerciales, je crois qu’elles sont arrivées avec un temps de retard. Au moment même où toutes les régions d’Europe ont commencé à s’éloigner de ce modèle américain d’après-guerre, la Corse, elle, s’y est engouffrée, alors qu’il représente tout simplement le contraire de nos valeurs, de notre culture et de notre mode de vie. Quant à la perpétuation des difficultés sociales, j’ajoute que le modèle français de l’école creuse les inégalités comme l’indiquent depuis plusieurs années les études de l’OCDE. Le problème est accentué en Corse en raison d’un taux d’abandon scolaire plus élevé qu’en France et d’inégalités plus fortes ici qu’ailleurs, au plan social et territorial. Ce système éducatif, dont nous dépendons, limite considérablement nos marges de manœuvre et nos possibilités d’actions pour gommer les inégalités sociales. C’est la raison pour laquelle nous voulons nous en extraire.
 
 In Corsica : Les chiffres de l’Insee sur la pauvreté en Corse (un quart de la population sous le seuil de pauvreté) sont accablants. Les élus, pardonnez-moi d’insister, semblent indifférents à ce phénomène de paupérisation. Si ce n’est pas le cas, quel message fallait-il entendre que nous n’aurions pas entendu ? 
Jean-Guy Talamoni : La lutte contre la pauvreté mobilise une grande partie de nos forces et de notre énergie. Je vous rappelle notamment le Plan de lutte contre la précarité, adopté par l’Assemblée de Corse. Il s’agit là de mesures concrètes que nous mettons en œuvre progressivement et qui montreront leur efficacité dans les mois et les années qui viennent.  La carte « Ritirata » que j’ai fait adopter par l’Assemblée constitue un autre dispositif important puisqu’elle permet une réduction de 50% sur les transports pour 50% des retraités. La présidence de l’Assemblée a porté de nombreux autres dossiers dans ce registre : charte en faveur de l’emploi local, micro-crédit, statut fiscal et social y compris au bénéfice des particuliers, Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, débat sur le revenu de base…
Le point d’orgue de cette mobilisation, que nous menons depuis 3 ans, sera la table ronde sur le futur du travail le 12 octobre à Ajaccio. Il nous fautanticiper ce que seront les emplois de demain, les manières de travailler, les rapports au travail, les rémunérations et les formations à mettre en œuvre. Il s’agit là d’une démarche prospective indispensable car le marché de l’emploi insulaire est captif et l’économie est marquée par quatre secteurs dominants dont il est prouvé que les emplois seront appelés à évoluer. 
 
In Corsica : Nous sommes en train de passer d’une société de type quasi tribal à une société darwiniste. Ce n’est pas votre projet de société. Comment allez-vous réagir ? Il ne s’agit pas ici d’évoquer les aides ou les secours qui bien sûr seront les bienvenus, mais la politique structurelle, les impulsions au service du modèle de société que vous souhaitez. 
Jean-Guy Talamoni : La société a pris un virage tel que la loi du plus fort ou le « chacun pour soi » semble être une évolution naturelle. Le capitalisme débridé que nous connaissons aujourd’hui serait même dans l’ordre des choses. Ce n’est effectivement pas la société que nous voulons. La politique en général et les Etats en particulier se sont laissés déposséder de leurs prérogatives et de leurs richesses, par un petit nombre d’entreprises internationales –je pense notamment aux GAFAM- qui sont devenues parfois plus puissantes qu’eux. De sorte que les citoyens ont été amenés à penser que la politique ne servait plus à rien. Cela met gravement en péril nos démocraties. Cela nous conduit aussi à nous poser la double question du rôle et des modes d’intervention de la puissance publique. 
Aujourd’hui il ne s’agit pas de réagir mais d’anticiper et d’agir. Il y a évidemment des choses qui nous échappent. La plupart des objets que nous utilisons sont produits de l’autre côté de la planète. En revanche lorsque l’on peut produire et consommer sur place, il faut le faire. C’est pourquoi nous avons choisi de soutenir l’agriculture et les circuits courts. Les imprimantes 3D nous donnent aujourd’hui l’occasion de bouleverser les processus industriels en développant une fabrication locale. Lorsque nous avons un patrimoine, des savoir-faire, des chercheurs, des entrepreneurs, comme les nôtres, nous mettons en place des mécanismes de protection mais aussi de valorisation, y compris à l’international. La lutte contre la pollution et l’écologie sont également des sujets dont l’Assemblée de Corse s’est emparée en recherchant des solutions innovantes qui ont un plus faible impact sur l’environnement et donc sur la santé des Corses. Enfin nous savons que l’employabilité et le travail, et donc la formation, sont en pleine mutation. Nous souhaitons donc nous émanciper de ce modèle économique exclusif d’autant plus que la révolution numérique impose de nouveaux paradigmes et de nouvelles façons d’envisager les manières de travailler. Et pour cela nous adapterons nos formations aux emplois de demain. Je ne prendrais que l’exemple de la santé. Soit nous considérons que les robots et les applications remplaceront les personnels de santé, soit nous adaptons nos formations à l’introduction des technologies dans une manière différente de travailler.
 
 In Corsica : Ce n’est sans doute pas un hasard si nous assistons à une recrudescence de violence, d’un type que nous nous autorisions à nier culturellement, comme par exemple les agressions crapuleuses à domicile. Votre sentiment ?  
Jean-Guy Talamoni : Si cette évolution de la société corse est perceptible depuis des années, ses conséquences se font sentir de plus en plus lourdement. Et ces évènements suscitent à juste titre un émoi considérable dans la société corse qui se refuse à sombrer dans le quotidien d’une banlieue résignée. La recrudescence de la violence nait de la dislocation du lien social et du recul des solidarités anciennes, qui accentuent la précarité, terreau de la criminalité. La montée des communautarismes, aggravée par des choix fautifs en matière d’urbanisme, d’aménagements commerciaux, de politique éducative et linguistique favorise alors le repli sur soi, la ghettoïsation et la radicalisation au détriment de l’intégration sociale et culturelle. Dès lors, toutes nos politiques doivent agir dans le sens de la prévention et de la lutte contre ces dérives qui mettent à mal notre manière de vivre. À cet égard, notre majorité doit encore accroître ses efforts en faveur de la solidarité et de la justice sociale.
Il appartient donc à tous les élus de s’en préoccuper, même si les pouvoirs en matière de sécurité relèvent exclusivement de la responsabilité de l’Etat. 
 
In Corsica : Territoire zéro chômeur de longue durée », une utopie ? Une utopie nécessaire mais une utopie ? 
Jean-Guy Talamoni : Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée est une démarche inclusive, fondée sur le triple postulat selon lequel tout le monde a sa place, est employable et a une compétence. Laurent Grandguillaume, le président de l’association TZCLD, qui interviendra d’ailleurs à la table-ronde du 12 octobre, parle « d’utopie réaliste ». 
Les chiffres qu’il donne sont éloquents : la première année TZCLD a permis l’embauche en CDI de 500 demandeurs d’emploi dans 10 territoires de 5000 à 10000 habitants, soit déjà 25% du total des personnes qui sont frappées par le chômage de longue durée sur ces 10 territoires. On est là véritablement dans le concret et au plus proche des préoccupations du terrain. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons que la Corse puisse intégrer la deuxième vague d’expérimentation, actée dans le plan précarité annoncé par Emmanuel Macron, et qui prévoit l’éligibilité d’une centaine de territoires.
 
In Corsica : Vous êtes l’élu le plus « social » de cette majorité, comptez-vous vraiment peser pour qu’une politique économique et sociale devienne la priorité de l’Assemblée de Corse ? 
Jean-Guy Talamoni : Je suis l’élu « social » - pour reprendre le terme que vous utilisez - certainement le plus visible car je préside l’Assemblée de Corse. Mais je ne suis heureusement pas le seul à être investi dans ce domaine ! L’engagement social du groupe Corsica Libera est sans doute plus fort que celui des autres composantes de l’union « Pè a Corsica ». Et nous comptons bien continuer à travailler en ce sens. Afin qu’au terme de notre mandature la société corse soit un peu plus juste que ce qu’elle est aujourd’hui.



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