IN CORSICA

Elie Cristiani : « Je veux tout savoir et tout faire » Par Jean-François Achilli


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 8 Novembre 2018 | Lu 136 fois | 0 commentaire(s)

L’artiste-plasticien a décidé de mettre un terme à sa carrière et va désormais se consacrer à la culture de l’olivier. Elie Cristiani, pour IN Corsica, ouvre les portes de son atelier secret dans la plaine de Peri, près d’Ajaccio, et livre sans détour un regard poétique, lucide, généreux sur la création artistique. Son œuvre s’est refermée sur une invention dans les pas de Marcel Duchamp et de Robert Rauschenberg, la biolithe, à la fois technique de cristallisation des cendres humaines et rituel funéraire. Rencontre avec un éternel jeune homme, insatiable découvreur, qui n’en a pas fini avec l’imaginaire. Par Jean-François Achilli


Elie Cristiani par Marianne Tessier
Elie Cristiani par Marianne Tessier
La rencontre au cœur de l’été démarre par une énigme. Lors d’un footing un beau matin à Peraccia, dans un hameau de la plaine de Peri, une cabine téléphonique rouge, façon British Telecom, attire mon attention. L’objet, que vous croisez plus facilement dans les rues de Londres, me semble familier. Il est posé là, tel le monolithe de « 2001, L’Odyssée de L’Espace », à l’entrée d’un jardin, devant un loft industriel. Cette cabine n’a plus de porte, elle semble à l’abandon. Une rapide enquête de proximité révèle qu’il s’agit là de l’œuvre d’art qui était installée sur la place des Palmiers à Ajaccio, devant la mairie, et qui a été vandalisée. La municipalité ajaccienne l’a ramenée à son créateur, afin qu’il la restaure. Bienvenue chez Elie Cristiani. Je me trouve en fait devant l’atelier de l’artiste-plasticien de renom, qui vit là depuis toujours, dans ce coin tranquille et discret de la périphérie ajaccienne. Une voiture se gare alors devant la propriété. Un jeune septuagénaire alerte et souriant s’en extrait et vient me saluer, Elie en personne. Je l’avais connu presque deux décennies auparavant, dans le cadre du Festiventu de Calvi. Nous décidons de nous retrouver quelques jours plus tard au sein de son atelier de Peraccia, là où est stocké, archivé, l’essentiel des créations de l’artiste. Une âme se dégage du lieu, dans lequel règne un ordre très relatif. Et c’est là qu’Elie Cristiani m’annonce son désir de tourner la page avec la création artistique..
 
Mais tout d’abord, il faut lever le mystère : que fait donc cette cabine téléphonique en cet endroit insolite ? Je lui pose la question d’emblée. « La mairie me l’a livrée, me demandant de lui redonner vie. Je dois établir un devis, il y a tout à refaire, elle est mal en point ». Elie Cristiani, lunettes noires, tenue sombre, marque une pause et contemple l’objet, dubitatif, et susurre : « c’est dommage, encore une œuvre dégradée, cela fait beaucoup ». 
 
Outrages
 
Il faut dire que c’est arrivé à cinq reprises durant sa carrière : la première fois, c’est son monument de granit de Ponte Novu, commémorant la bataille, qui a été plastiqué. « Centre de vie », à la Chambre de commerce de Bastia a également été attaqué, ainsi que « La Serrure des archives » à Ajaccio, couverte de tags. Et il y a un an, en octobre 2017, ses imposantes doubles colonnes de bois installées au collège Baleone, sculptées dans des troncs d’arbres, ont fini à la déchetterie. La Collectivité Territoriale de Corse avait commandé l’œuvre en 1992. La responsable de l’établissement scolaire a demandé à la CTC de la faire retirer, invoquant des raisons de sécurité. L’ensemble a tout simplement fini à la benne. Elie Cristiani s’irrite : « verbalement, tout le monde s’est excusé. Très concrètement, on me propose l’obole et la charité. L’avocat de la Collectivité a appelé mon conseil pour lui demander : ‘avec cinq mille euros, est-ce qu’on s’arrange ?’ Nous sommes loin des beaux discours sur la création artistique. C’est honteux. Je me sens complètement méprisé. » 
 
Reste la cabine téléphonique, qui entre autres dégradations a reçu une balle. Sa réimplantation est prévue non plus sur la place du Maréchal Foch, mais de l’autre côté de l’Hôtel de Ville, sur la nouvelle place Campinchi réaménagée. Sa création, plutôt controversée à l’époque, remonte à… 2001. La CTC avait organisé un concours pour marquer le passage au IIIèmemillénaire, remporté par Elie Cristiani avec son « Axe de la Terre », qui relie deux cabines téléphoniques installées à l’opposé des deux côtés de la planète, et se poursuit à l’infini dans l’espace. L’artiste en rappelle le principe : « si l’on creusait à la verticale en partant d’Ajaccio, on ressortirait de l’autre côté, en Nouvelle-Zélande, à Wellington. Ce choix de ville est aussi un clin d’œil au duc qui a battu Napoléon à Waterloo », glisse Elie en souriant, un brin provocateur. « Deux miroirs opposés, l’un au sol, l’autre au plafond, ont été installés dans chacune des deux cabines de France Telecom et New Zealand Telecom. Ils créent une sorte de vide cosmique en piégeant votre image, privée de son expansion. Et par ce vide, vous créez un axe réel, des deux côtés du monde ». Les deux cabines étaient virtuellement reliées. Chaque utilisateur, de part et d’autre de la planète, pouvait entendre dans l’écouteur des sons « volés », enregistrés et empilés. Deux bandes-son, une par cabine. L’œuvre en Corse a été vandalisée. Sa sœur jumelle en Nouvelle-Zélande est intacte, bien entretenue, elle fonctionne comme au premier jour.
 
« Mon prénom aurait pu m’asphyxier »
 
Elie nait en 1948, à Ajaccio, dans une caserne à l’Amirauté, son père est dans la marine. Paul-François Cristiani est parti nu-pieds de son village, Peri. Sa mère est originaire d’Alexandrie, elle est issue d’une famille libanaise installée en Egypte depuis plusieurs générations. Elle s’appelle Emma Gabriel. Sa famille a choisi l’exil avant Nasser et la révolution arabe. Le jeune Elie grandit derrière des murs militaires, loin des reflets de la mer, et ne rêve que de partir. « Mon prénom aurait pu m’asphyxier, il me donne une grande liberté. Dans Elie - Ilya en russe- il y a tout et rien, tout qui nous échappe, je ne suis nulle part, c’est Dieu. Je me sens bien sous ou sur des oliviers, et pourtant je ne me sens pas chez moi. Cela me donne une légèreté. » Elie Cristiani apprend très tôt la céramique, à treize ans. Il a vingt ans en 68. Il part faire ses études à Montpellier. Il y rencontre Maguy, qui deviendra son épouse. La révolution emporte tout, puis elle échoue. Georges Pompidou dirige la France, les Trente Glorieuses s’imposent à tous, il faut bétonner, consommer. Nous sommes juste avant le choc pétrolier. Et il est encore possible de rêver. En 1972, Le couple décide de poursuivre son aventure en Corse, là où naitront leurs trois enfants Fabienne, Lena et Simon. Ce sera pour Elie un retour aux sources. Maguy arrive un an avant lui. Tous deux s’installent à Erbaghjolu, un hameau de la plaine de Peri. Maguy devient orthophoniste à Ajaccio. Cette année est synonyme d’une autre révolution, qui consiste en une réappropriation d’objets de la vie courante. Ils vont peupler l’essentiel du quotidien d’Élie dans les années soixante-dix, lui qui va consacrer son existence toute entière à créer, sans cesse, tous azimuts. 
 
Des assiettes, des meubles, des jeans
 
Dans ses « Fonctions de La Peinture », Fernand Léger écrit ceci : « pour moi, la figure humaine, le corps humain n'ont pas plus d'importance que des clés ou des vélos. » L‘artiste naissant Elie Cristiani, en pleine effervescence, va justement partir des objets pour élaborer, brique par brique, son processus de création. L’époque aidant, la démarche se veut revendicative : « à ce moment-là, on se dit que l’on va fabriquer soi-même et se donner toutes les armes pour lutter contre l’American way of life, qui est omniprésent. Nous allons tout faire : l’architecture, la médecine, la  vaisselle, le mobilier, jusqu’au jean corse ! Le CPS, le centre de promotion sociale de Corte, et la Corsicada, coopérative de vente et de production qui regroupe des artisans indépendants, montent quatorze magasins dans toute la Corse. Vous vous rendez compte ? C’était bien avant la grande distribution et ses ravages ».  C’est la première association à bénéficier de fonds européens pour la formation. Elie céramiste fabrique la vaisselle corse, et vante alors la qualité des formes, les matériaux choisis, le service direct, adapté à la demande. « On était à fond, quelle époque ! Les mégapoles, aujourd’hui, tuent cette démarche. Même l’agriculture soi-disant « bio » devient industrielle. Nous sommes à la grande époque du riacquistu, où l’enfer est pavé de bonnes intentions. Cette terre qui nous appartient débouche sur le pire, la certitude d’une identité. Alors qu’à la vérité, rien ne nous appartient, nous n’appartenons à rien. Et nous sommes légers comme le vent. » Elie Cristiani évoque un grand désenchantement. « C’était inéluctable : la pression estivale a transformé notre production en anecdote. L’artisan travaille cinq ou six mois pour fournir la saison. » Au détour des seventies, le moteur économique corse carbure uniquement au touristique. Elie Cristiani jette l’éponge en 1983, et ferme l’atelier après dix années d’intense production. « Ça marchait bien pourtant, je gagnais pas mal de fric. Mais par conviction pure, je décide de reprendre mon projet de sculpture. Je suis convaincu alors que la Corse doit être largement autonome, voire indépendante, mais d’un point de vue alimentaire et énergétique, tout ce qui relève de l’économie de production. Je considère que pour l’autonomie, comme pour la langue, rien ne se sauve par le haut. Si dans le bas, le travail, la réflexion, la production ne sont pas au rendez-vous, ça ne peut pas marcher. Le symbolique ne suffit pas. La base, c’est le travail. » Le temps est venu pour lui de revenir à son projet d’adolescence, lui qui voulait être sculpteur dès l’âge de seize ans.
 
Waldorf Astoria
 
Elie Cristiani enchaine alors les projets, inlassablement, année après année, s’aligne sur des concours publics, qu’il remporte, comme celui de Ponte Novu, pour commémorer Pasquale Paoli. Il va ériger une pièce de pont de plus de huit mètres de haut, dans la matière noble, le granit. C’est cet ouvrage-là qui sera plastiqué par un improbable groupe baptisé « le Masque ». Digne de L’Enquête Corse, du regretté Pétillon, l’humour en moins. Que signifie donc être un artiste ? A quel moment se situe la création, sincère, dénuée de toute arrière-pensée politique et mercantile ? « Être artiste ? Tu ne choisis pas ce métier, au fond. Tu crées, voilà tout. Quand j’étais étudiant, j’avais inventé un nouvel art, entre le mime et le théâtre : comment produire des sons avec les gestes. Il fallait migrer à Paris pour en faire quelque chose. Je ne l’ai pas fait. Mon choix a été de continuer la révolution, de la manière la plus douce possible, à Ajaccio. Avec le recul, je réalise que je suis finalement resté en Corse, à l’exception des études. » Elie Cristiani dresse aujourd’hui l‘inventaire de ce qu’il aura accompli pendant ces quatre décennies : «  je sépare les commandes publiques, comme l’Axe de la Terre, ce sont mes réponses mais pas mes questions, de mon travail d’atelier, mes vraies questions, avec mes réponses, connues plutôt en dehors de la Corse. » Il expose dans le monde entier, notamment à New York, avec une suite au Waldorf Astoria, pour présenter une collection de bronzes, qui se sont ensuite très bien vendus. Ses œuvres transitent dans des lieux illustres comme le CAPC, le musée d'art contemporain de Bordeaux. De tous temps, les arts ont été monopolisés par les élites, flirtant trop souvent avec l’escroquerie intellectuelle et financière. Elie Cristiani n’entre pas dans le réseau international des ventes d’œuvres d’art. Il n’a pas le tempérament marchand. Pour lui, l’art n’a pas de prix réel, ça peut être cadeau, ou hors limite. Il se moque également de l’idée de laisser une trace : « je m’en fiche, la trace en question est éphémère, évolutive, tout cela n’a pas grand intérêt ». Serge Orru, l’ancien président-fondateur du Festival du Vent, dit de lui «  qu’il n’est pas seulement un artiste corse, mais immense, mondial. Il a réalisé une année l’affiche du Festiventu, une éolienne à l’envers. Il sait tout faire, c’est un homme totalement libre, pêcheur, chasseur, cultivateur, il sait bâtir, c’est un homme fertile. S’il avait vécu en Californie, il serait milliardaire ». Elie Cristiani n’en a cure. Il a fait le choix d’avancer, sans trop élaborer de stratégie artistique. L’exposition baptisée « Là-bas » au FRAC de Corse à Corte il y a deux ans a tenté de rassembler une partie de son œuvre. Qui s’en est retournée dans les cartons de son atelier. Reste la biolithe. 
 
La biolithe, accomplissement d’une vie
 
Il y a longtemps réfléchi. L’idée de départ est de définir « quelle est la part minérale qui est en nous. Il s’agit d’observer, pour la première fois, ce qui appartient au monde et que nous portons, momentanément ». Concrètement, Elie Cristiani, fort de son expérience de céramiste, incinère les cendres issues des ossements humains à très haute température, jusqu’à les transformer en une sorte de cristal, similaire à un bloc de glace. Le projet a couru sur plusieurs années. Le ministère de la culture, il y a dix ans, lui a même accordé une bourse de recherche. 
 
Des familles lui ont confié des cendres de défunts, le résultat est étonnant. « La biolithe doit s’établir avec le futur biolithisé. A partir du moment où nous tombons d’accord sur la forme, la couleur, il s’agit alors d’une œuvre commune, sous contrat signé. Vous pouvez imaginer deux pièces, une noire et une blanche, qui seraient accrochées sous un olivier et teinteraient comme des grelots, en disparaissant avec la pluie au bout de trois ans. » A la suite d’une exposition sur le sujet au Musée Fesch il y a une dizaine d’années, Elie Cristiani est contacté par l’ANVAR, l’Agence nationale de valorisation de la recherche, qui lui demande si la biolithe peut être considérée comme un nouveau rituel funéraire et lui propose de présenter son projet dans le cadre d’un concours très officiel. Je leur fais donc une proposition très concrète. Deux experts me rendent alors visite. « Ils se présentent comme ingénieurs catholiques. L’entretien dure deux bonnes heures. Ils me demandent à plusieurs reprises comment j’ai pu avoir une idée pareille. Je leur fais part de ma démarche qui consiste à associer mon savoir-faire de céramiste à mon projet de sculpture. Je leur explique que les cendres d’os participent à la fabrication des émaux. Les chinois le font depuis longtemps. J’ai donc imaginé de pousser plus loin cette pratique pour la développer en une offre rituelle et funéraire. Mais les deux experts de l’ANVAR n’arrivent pas à intégrer que c’est un processus lent, et affirment que ça ne vaut qu’à partir de reste d’animaux, sans plus. Je leur dis alors la chose suivante : je suis persuadé que si je propose à des veuves de fabriquer des godemichets à partir des cendres de leurs maris défunts, ça va cartonner ! L’un de mes deux interlocuteurs blêmit : son acolyte lui donne un coup de coude en lui glissant : je t’expliquerai ».  Elie arrive en finale du concours, mais sans le remporter : « c’était un projet d’artiste, pas un projet industriel ». 
 
Tout savoir, tout faire
 
Elie Cristiani le confesse : « ma question est de vouloir tout savoir. Tout savoir et tout faire. Tout comprendre en tous les cas. Je suis resté ce gosse qui demande toujours pourquoi. Qui passe son temps à analyser les choses. En permanence. » En réalité, il sait tout faire : cela va de la céramique à l’olive, en passant par la sculpture, le dessin, la culture des fruits et légumes, la forge, la boucherie, tout. Mais il revendique sa passion pour la philosophie et la psychanalyse, deux disciplines fondatrices de sa production. « En réalité, je marche à l’amitié, je marche à l’humain. Quand je rencontre Jean-Luc Nancy, l’un des grands philosophes d’aujourd’hui, nous devenons amis. Je ne suis pas un théoricien, je marche à l’affect, au présent, aux échanges. Ce qui importe à mes yeux, c’est la pratique. C’est l’expérience qui me fait réfléchir, évoluer. Pas l’inverse. Je pars du scientifique, du réel. »
 
Elie Cristiani jette un regard circulaire sur ces œuvres exposées, empilées, rangées autour de lui dans un ordre que lui seul connaît. Il y a là sa planche à dessiner, décrite dans un récent article de Beaux Arts Magazine, intitulé « Les Superpouvoirs de l’Art Invisible », qui évoque au passage le travail de Marcel Duchamp, Willem De Kooning ou Robert Rauschenberg, et traite de l’effacement. Cette planche est « dotée d’un crayon et d’une gomme qui efface la ligne dès qu’elle est tracée, grâce à un système mécanique avec moteur électrique, sorte de vanité contemporaine sur le caractère éphémère de l’humanité », écrit le magazine. Pour Elie Cristiani, « les œuvres ne sont jamais achevées, elles évoluent sans cesse. Mais cette fois, ça y est. J’arrête. » Le constat me déconcerte et je pousse mon interlocuteur à préciser sa pensée. Veut-il marquer une pause dans ses créations ? « Non. J’arrête vraiment. J’ai soixante-dix ans. Je prends un nouveau départ. Je vais me consacrer à la vie. Et à la culture de l’olivier ». Elie Cristiani a donc pris le parti de ne plus s’intéresser qu’à la nature, à l’œuvre vivante, peut-être la seule qui compte au final, à la fois mystérieuse et éphémère. Parti des objets du quotidien, pour aboutir aux cristaux de cendres de la biolithe, Elie Cristiani n’a eu cesse de dessiner une trajectoire à l’image de l’existence, qui consume les énergies et nous pousse vers la sagesse et l’éternité. Je donne congé à mon hôte, je laisse derrière moi la cabine rouge sans porte. Et un homme qui veut tourner la page. Quelque chose me dit toutefois que cette histoire est loin d’être finie.



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