IN CORSICA

Graffitis de Tahir. les murs et leurs dessins. Images des printemps arabes


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 18 Novembre 2016 | Lu 215 commentaire(s)

« Les murs dont je parle sont sept, érigés par le Conseil suprême des forces armées en plein milieu de centre-ville du Caire, autour de la place de Tahrir » écrit Safaa Fathy en mai 2013. Nous reproduisons son texte, témoignage historique, consubstantiel de ces graffitis de Tahir. Dessins d’une beauté saisissante, encore vibrante de son énergie – « Chaque fois qu’un dessin fait son apparition sur un mur, il faut entendre la multiplicité de voix depuis laquelle le trait est né ». Exposition éphémère d’un art porté par la révolution. Tendu inexorablement vers l’oubli. C.S.
Texte de Safaa Fathy. Avec l’aimable autorisation de la Revue des femmes philosophes. Remerciements chaleureux à Barbara Cassin, corédactrice en chef.


 
Au commencement, ils ont construit un mur. Puis deux, puis sept, et maintenant les murs s’engendrent et surgissent de partout. Les derniers datent d’hier autour du palais présidentiel. Et ils ont été immédiatement réappropriés par le dessin et le graffiti. Les murs porteurs de dessins et de graffitis départagent la ville du Caire. Depuis novembre 2011, construire un mur est devenu aux yeux du pouvoir la solution miracle aux contestations et aux manifestations. Ils
multiplient ainsi la surface de dessins et de graffitis puisqu’ils sont barricadés derrière et que nous sommes de l’autre côté en train de dessiner. Hier, les murs qui entourent le palais ont été couverts de dessins et de graffitis toujours anonymes. Le président est encerclé par ces murs dessinés, et nous, de l’autre côté, scandons « Va-t-en ». Chaque fois qu’un dessin fait son apparition sur un mur, il faut entendre la multiplicité de voix depuis laquelle le trait est né. Qu’est-ce qu’un mur au centre-ville ? Il est un mur érigé par le pouvoir dont il est l’un des corps propres et l’une des manifestations silencieuses. Il est droit et vertical, ascendant vers le ciel qu’il ne peut atteindre. Il transcende le sol vers une hauteur qu’il ne peut toucher, signifiant que le pouvoir suprême n’est pas encore celui qui croit détenir le pouvoir d’ériger un mur. Il dit qu’un certain pouvoir domine ici à même les briques ou les blocs de béton, mais que ce pouvoir est impuissant, incapable d’imposer la force de sa loi (par essence tacite et virtuelle). Il dit qu’un pouvoir qui éprouve le besoin d’ériger un mur n’a pas la légitimité qu’il faut pour gouverner, qu’il manque de légitimité. Le mur est un supplément à la force de loi. Il est là, érigé sur la route dans un extérieur, tout comme n’importe quel mur qui exclut un endroit et inclut un autre. Et pourtant, il n’est pas tout à fait comme n’importe quel autre mur. Il ressemble à un mur mais il pervertit la fonction de mur parce qu’il sépare ce qui a été autrefois une rue, un lieu commun. Sa perversité vient de sa duplicité. Il n’a pas non plus de seuil, comme le mur d’un bâtiment ou d’un immeuble. Le pouvoir qui érige
des murs le fait à travers une certaine légalité qui n’est pas légitime, ou pas suffisamment. Le mur supplémente les armes, le gaz, les troupes, face à un contre-pouvoir que l’arsenal répressif ne parvient pas à repousser. C’est
un supplément, impassible dans sa violence, à la violence nue.
Les murs dont je parle sont sept, érigés par le Conseil suprême des forces armées en plein milieu de centre-ville du Caire, autour de la place de Tahrir. Le pouvoir des Frères musulmans a suivi l’exemple, et d’autres murs sont érigés autour du palais présidentiel en ce moment même. Les sept murs qui encerclent la place Tahrir n’ont pas été érigés d’un coup, mais l’un après l’autre, d’abord pour protéger la représentation répressive de l’État dans l’édifice du ministère de l’Intérieur, puis ils ont proliféré pour barrer la route à l’Assemblée nationale, au cabinet du Premier Ministre. Ce sont des murs réels en béton, pourtant ils sont à la fois représentatifs et métaphoriques. Ils représentent une temporalité figée dans un lieu. Une certaine fin de la révolution elle-même, au-delà duquel gît l’inconnu de ce que la révolution adviendrait. Ils représentent aussi un début. Le début d’une autre forme de résistance à la fois picturale, symbolique et sacrificielle. Ces murs ont été érigés sur des dizaines de cadavres de jeunes de la révolution dont le mot d’ordre est « soit on rend justice à nos morts, soit on meurt comme eux ». Et en effet, le nombre des morts se multiplient depuis.
Le premier mur a été érigé dans la rue Mohammad Mahmoud, théâtre d’affrontements violents et massifs entre l’armée et les révolutionnaires en novembre 2011. Pendant ces affrontements, l’armée a utilisé contre
les manifestants un gaz interdit par des traités internationaux même en temps de guerre. Ce temps de gaz, cartouches, balles réelles témoigne aussi de l’ascension des islamistes au pouvoir, puisque ces affrontements meurtriers coïncident avec l’élection de l’Assemblée nationale qui porte les islamistes au pouvoir. Les élections ont eu lieu pendant que le gaz formait des nuages dans le ciel du Caire en tuant des centaines des personnes et pendant que les murs surgissaient l’un après l’autre dans le centre-ville. On pourrait dire avec l’un des jeunes révolutionnaires que « Ils font ça [construire des murs] pour nous
éloigner ou pour s’enfermer derrière ». En effet, nous avions qu’une seule image du pouvoir lors de ces événements, un cliché des dix-neuf généraux qui gouvernaient l’Égypte assis derrière une table ovale comme
de vielles momies dans le jaune de la photo, qui devient la seule visibilité d’une scène secrète de pouvoir. Dans ce temps historique rempli, selon l’expression de Benjamin, l’image devient le porteur du récit de la
révolution, son avoir lieu et son déploiement dans le temps. La révolution s’est appropriée l’image en tant que signe de son pacifisme et de son sacrifice. Sur le lieu de pouvoir surgissent les murs, et sur les murs apparaît le dessin.
La défaite de la révolution, sa résistance, la désignation des forces en conflit et le manque de légitimité coïncident dans l’érection de ses murs. Mais où sont ses murs ? Quiconque a une idée du centre-ville du Caire connaîtra leurs emplacements. Les sept murs qui enferment les rues adjacentes à la rue de Mohamad Mahmoud (où le premier mur a été construit) sont la rue de Sherif, la rue de Farid, la rue de Mansour, la rue de Falaki, la rue de Yousef al-Guindy, la rue de Sheikh Rihan et la rue de Kasr al-Eini.
Certains de ces murs ont été construits en février 2012 lorsque des milliers de protestataires ont pris la rue à la suite des événements de Port-Saïd, quand les supporters du club de football de l’Ahly demandèrent (…) Pour lire la suite, choisir la version papier ou numérique In Corsica magazine pour smartphones et tablettes (Apple store ou Google play store)







Dans la même rubrique :
< >

Dimanche 11 Décembre 2016 - 15:11 Mathéa Lucchini nouvelle égérie de Vogue

Mercredi 5 Octobre 2016 - 20:40 Robin Renucci : A stazzona (l'histoire)



Mathéa Lucchini nouvelle égérie de Vogue

11/12/2016 - Constant Sbraggia

Robin Renucci : A stazzona (l'histoire)

05/10/2016 - Constant Sbraggia

Au stade avec Jean-Philippe Toussaint

07/09/2016 - Constant Sbraggia

Premier pas

07/09/2016 - Constant Sbraggia

Partager ce site


2 € Achetez en Ligne !
Facebook
Twitter
Rss