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Haines d'Europe Par Laurent Dominati


Rédigé par Constant Sbraggia le Mardi 8 Janvier 2019 | Lu 2237 fois | 0 commentaire(s)

L’action fait l’objet d’un financement de l’Union Européenne


Deux fois au moins, il y a un siècle, puis un demi-siècle, les Européens ont préféré le suicide à toute autre solution. Aujourd’hui, un suicide est-il encore possible ? Incontestablement. Parce qu’il est animé par des pulsions plus fortes que la raison ou les intérêts. Parmi ces sentiments, il en est un plus enraciné que tous les autres : la haine. Politiquement, elle se focalise sur l’Europe. Avant, on pouvait haïr le fascisme, le capitalisme, le communisme, la République bourgeoise, maintenant, c’est l’Europe. Il y a bien des façons de détester l’Europe et tout ce qu’elle permet de fantasmes. 
D’abord la bureaucratie. Qui ne hait la bureaucratie ? La crème de la bureaucratie est européenne. Sa caste d’Eurocrates parle un sabir anglais qui horrifie les Anglais. Elle coûte horriblement cher.  La bureaucratie européenne est laide, riche, méprisante, stupide, inutile: bonne à haïr. D’autant plus qu’elle est lointaine, comme le maléfique seigneur manipulateur dans son donjon entouré de monstres aux sigles étranges, autant de formulaires et de programmes maléfiques, Pac, Pesc et Berd,  entremêlés en d’horribles unions à 27.
Rares sont pourtant ceux qui se sont affrontés à la bureaucratie européenne. Coûte-elle cher ? Les frais de fonctionnement de l’Union Européenne représentent 5% du budget européen, qui lui-même atteint moins de 1% du PIB européen. L’essentiel de celui-ci, ce sont les aides et subventions diverses, notamment la politique agricole commune et les fonds structurels (les horribles sigles). La bureaucratie est chère, comme tout circuit de redistribution, la Poste ou Amazon, chère comme tout système d’information, la CIA ou une Banque, chère comme toute administration. Au regard de l’Europe, pas si cher. Beaucoup moins que son absence, car il faudrait la remplacer par des milliers de fonctionnaires nationaux dans chaque pays.
S’interroge-t-on sur le nombre excessif de fonctionnaires dans l’administration française, les mairies, la sécurité sociale ? Prône-t-on pour autant la disparition de la sécurité sociale, des communes, voire de l’Etat français compte tenu de sa bureaucratie excessive ? Il y a une bureaucratie européenne, détestable comme toute bureaucratie, et nécessaire, comme toute administration qui dépasse le stade de la PME. On déteste surtout la bureaucratie européenne parce qu’elle est étrangère. Elle est étrangère dans toutes les langues européennes, malgré sa ridicule armée de traducteurs. Ce qui fait que personne ne la défend. 
Elle est étrangère, mais pas seulement. Autre motif de détestation : l’Europe est allemande. Tout çà pour çà ! Mordious !Unbelievable.Insupportable. Juncker, le Luxembourgeois, ce n’est pas du latin. Schultz, l’ancien Président du Parlemnt, non plus. Et le Secrétaire général de la Commission,  Seylmar ? Au delà des noms, qui ne sait que les principaux rouages sont tenus par les Allemands ? Et au delà des hommes, la philosophie est allemande : C’est l’Etat parfait, rêvé par Hegel, cauchemardé par Kafka. Europa über alles, is’nt it ?
Philosophie surtout budgétaire. Demandez aux Grecs si ce ne sont pas les Allemands qui décident. Or, les Allemands, en Europe, ont laissé des souvenirs. Ce qui nous a justement conduit à faire l’Europe, pour les empêcher de recommencer leurs horreurs. Alors ? 
Alors penser que le nationalisme bridera la réussite allemande est un paradoxe suicidaire. Reconnaitre que l’Allemagne est le premier contributeur permet de comprendre la vigilance de ceux-ci. Ils regardent effectivement Français, Italiens et Grecs comme des cigales un peu irresponsables.  Ont-ils tort ? 
L’Europe est-elle pour autant l’instrument de l’Allemagne ? Non. L’Europe est l’alliance franco-allemande. Cette alliance, parce qu’elle profite à tous, est légitime, parce que justement elle profite à tous. Il n’y a pas de pilotage allemand sans la France. Le problème est plutôt : quand la France est en panne, l’Europe aussi. Parce que les Allemands n’arrivent pas à piloter l’Europe seul, et tant mieux. Quant à la Commission, malgré le pouvoir qu’on lui attribue, et qu’elle a, elle ne peut donner d’impulsion politique sans l’aval de la France et de l’Allemagne. Des deux, ensemble. L’alliance franco-allemande est un trésor pour tous les Européens. C’est pourquoi ils l’acceptent. Ils en tirent tous profit, économiquement et politiquement. Cette alliance est plus forte que la Commission (ou le Parlement). Ce n’est pas dans les règles. C’est dans les règles politiques.
C’est bien la preuve que l’Europe n’est pas démocratique ! renchérissent les grincheux. Vrai : Parfois la  Commission tord le bras à le Grèce, à l’Irlande, au Portugal, à l’Espagne, maintenant à l’Italie. On gueule dans les prétoires qu’on va leur dire à ces technos que le peuple est là et qu’on en a rien à foutre de leurs costume d’arlequin cosmopolite, et puis à la fin, l’élection passée , on ravale sa fierté de petit coq électoral et on fait comme on a dit qu’on ne ferait pas, qu’on s’appelle Tsipras ou Salvini, parce qu’on est obligé de reconnaitre qu’on a tort, que ce qu’on a promis est infaisable, et que ces petits comptables bruxellois sont des pauvres types mais qu’ils savent compter. Et surtout, quand on regarde bien, ils n’ont pas tort. 
Donc c’est vrai, la Commission a pu défaire des gouvernements, ignorer des référendums, mépriser des peuples. Un peu comme le FMI. Ou les banques. Austérité ! C’est le grand mot de la Commission. Etrangleurs du peuple !
Soit : mais sans la Commission et ses contraintes de « Maastricht » que presque personne ne respecte, (Prononcer Mâââstriche pour exprimer votre mépris), la ruine serait déjà là. Sans le mécanisme laborieux, ennuyeux, désagréable, humiliant, comptable,  de sauvetage européen, que seraient devenus la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande et même la France ? Des pays ruinés. De seconde zone. Quêtant un sauveur arabe, russe, turc, américain ou chinois, ou martien, car il n’y aurait peut-être eu personne. Ou allemand ? Tiens.  Le retour à l’ancienne géopolitique. Sympa. Des pays libres ? Curieux de prôner l’indépendance des peuples vis-à-vis de la finance internationale et de vouloir les plonger dans l’endettement perpétuel au grand bonheur des marchés financiers, en dollars s’il vous plait, parce qu’on se sera affranchi de l’Euro, ah non mais ! Contre le marché, le recours aux marchés financiers : malin.
C’est qu’hélas l’Europe serait libérale. En plus. La haine du libéralisme est un ressort anti-européen actif. Cette Europe, affreusement libérale, elle est injuste et bête. Injuste comme le libéralisme, qui creuse partout les inégalités, n’est-ce pas ? Idée reçue : les pays européens sont les plus égalitaires du monde. Aucun pays, sur aucun continent n’affiche des coefficients d’inégalité plus bas qu’en Europe. (Ni la Russie, ni la Chine, ni le Venezuela, ni l’Algérie, etc.). Le libéralisme européen est le meilleur facteur d’égalité connue au Monde depuis la préhistoire.   
Etrange d’opposer sans cesse égalité et liberté, alors que l’un va toujours avec l’autre dans l’histoire des sociétés et du monde. Les pays les plus libres sont les plus égalitaires, parce que la concurrence, la mobilité sociale, l’indépendance des pouvoirs rebat sans cesse les cartes.
Soit. Mais l’Europe est bête, elle favorise les étrangers, les produits du Tiers-monde, les Chinois, les importations. Commercialement, l’Europe est naïve. Elle se fait toujours avoir.
Ce n’est pourtant pas ce que pensent les Américains. Ecoutez Trump. Et ce n’est pas ce que montrent les statistiques : le commerce extérieur de la zone euro est excédentaire, régulièrement, constamment, malgré la soi-disant politique de l’Euro-fort. L’Europe est la deuxième zone économique mondiale (ou première, selon la façon de compter) mais la première exportatrice. Et la toute première  pour les exportations par habitant. 
Ces réalités sont connues. Cela n’empêche. Ce qui transparait, c’est à la fois la méfiance de l’étranger et le mépris de l’élite. Qu’il soit chinois, turc ou allemand, un étranger est un étranger. Qu’il soit eurocrate ou Premier ministre, un homme en cravate qui demande des comptes est un sale type qui ne comprend rien au peuple. Surtout quand il s’avère qu’il s’est trompé, qu’il y a une crise, que rien ne change, sinon en pis. En gros, l’Europe, c’est toujours le parti de l’étranger. Voilà pourquoi la haine s’y attache.
Et qui sont-ils ces Juncker et consorts pour accuser, critiquer, mettre ne demeure l’Italie (pas assez rigoureuse), la Pologne (pas assez démocrate), la Hongrie (pas assez libre), la Grèce (pas assez travailleuse), l’Espagne (pas assez économe) ? 
Le Royaume-Uni, lassé de tant de leçons, a fini par claquer la porte.  Ce ne sont pas les bureaucrates de Bruxelles qui vont donner des leçons de Démocratie, de Droits de l’homme ou de finances à la plus vieille démocratie du monde, à une des plus vieilles bourses du monde. Eh bien le résultat est là. Le Royaume est désuni comme jamais. Parce que l’Europe assure, en plus de l’union des peuples européens, l’unité interne, ne serait-ce qu’en protégeant aussi -c’est le droit européen- les minorités.
Si les anti-européens d’Europe détestent l’Europe parce qu’ils se méfient de l’étranger, heureusement les étrangers non-européens détestent aussi l’Europe. Voilà qui est rassurant. Les Russes ne rêvent que de la dislocation de l’Europe. Ils l’ont maintenu divisé pendant presque cinquante ans. Sans elle, ils feraient affaire tranquillement avec l’Allemagne. Dommage que les Allemands ne soient pas libres. 
C’est aussi ce que pensent les Chinois. L’Europe impose ses normes. L’Europe est partout où elle veut, de manière insidieuse : en Afrique, en Asie, en Amérique latine, dans tous les organes de décision internationale, de la Poste mondiale à l’aviation internationale. Partout des Européens dictent leur législation. Si seulement on pouvait les prendre un à un. Comme les Suisses. Comme Singapour. Comme les Africains. Plus simple.
C’est ce que pensent les Américains. Trump et beaucoup d’autres. Nous avons l’argent et les armes ; qu’ont-ils à dire? N’a-t-il pas proposé un traité à part au Royaume-Uni, à la France, demain à l’Espagne, à l’Irlande, au Portugal, même à Malte si cela peut servir ! De toute façon ils seront plus dociles séparés qu’ensemble. Et les Etats-Unis rêvent d’alliés dociles, ils en ont eu l’habitude. 
Que les dirigeants des grandes puissances non-européens rêvent tout haut de la dislocation de l’Europe, c’est peut-être le moment de se dire que l’Europe a du bon. Si Poutine, Trump, et Xi Jiping sont d’accord pour aimer l’Europe désunie, c’est qu’il faut l’unir un peu plus, même si çà coûte.
Mais quoi ? Ne ferait-on l’Europe que par intérêt ? Ce serait ce vil  sentiment de trouillard qui ferait tenir l’ensemble européen. ? Et le cœur ? Que faites vous du cœur ?
Les dirigeants des grandes puissances rêvent d’une Europe désunie. Pas les peuples. Autour de l’Europe, les peuples voient l’Europe comme un modèle. Economique bien sûr. Pas seulement. L’Europe est un continent de liberté. Pas de Coup d’état en Europe, comme au Venezuela, au Paraguay, au Honduras. Pas de guerre civile comme au Moyen Orient ou en Afrique, ou dans le Balkans. Pas de faillite subite, avec les initiés qui s’en mettent plein les poches. Pas de police politique, ni religieuse. Pas de censure pour les films. Pas de surveillance des ordinateurs, des rues, des conversations. Les femmes y sont plus libres qu’ailleurs. Les enfants ne sont pas libres de ne pas aller à l’école. L’Europe est calme. Pas de guerre, peu de violences, peu de racket. Le plus bas taux d’homicide par habitant au monde, avec le Japon. De vrais juges. De vraies élections. De vrais journaux.
Les ultranationalistes haïssent l’Europe. Les Islamistes haïssent l’Europe. Les dictateurs et les autocrates détestent l’Europe et son prêchi-prêcha des droits de l’homme. Mais ceux qui subissent leurs régimes espèrent que l’Europe gagne en influence, non seulement dans leur société, par sa culture, mais aussi dans le monde, face aux Américains, aux Russes, aux Chinois, dont on voit bien la politique de force. 
Et l’Europe gagne. Partout. On la croit faible, elle est le seul vainqueur de la guerre froide. L’Europe de l’est était soviétique. Elle est européenne. L’Ukraine était russe il y a moins de dix ans, avec un Président à la botte de Poutine. Avec l’invasion de la Crimée par le maréchal Poutine, elle est définitivement européenne. Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, l’influence européenne ne décline pas, au contraire. La Chine monte en puissance évidemment, mais n’atteint pas le degré de l’influence européenne. Et quand les Etats-Unis bandent leurs muscles, ils font plus peur qu’envie. 
Les Européens s’en rendent-ils compte ? Les Européens veulent-ils être européens ? 
Veulent-ils se défendre ensemble ? Veulent ils construire un avion de combat européen ou acheter américain ? Veulent-ils une politique migratoire commune ou se rejeter les migrants les uns les autres et s’invectiver sur leur manque de cœur? Veulent ils une politique à l’échelle du monde ou rester dans leur petit jus en attendant  les humeurs de Trump et la déferlante  chinoise, indienne, indonésienne, africaine, les menaces russes, les insultes turques, les bombes islamiques ? 
La haine de l’Europe est bien ancrée. Chez les Européens plus que partout ailleurs. C’est un mépris contre les normes, contre les élites, contre les autres, les bourgeois, les technos, les Allemands égoïstes, les Français arrogants, les Grecs paresseux, les banquiers luxembourgeois, les industriels bataves, toutes ces élites contre le peuple. Et les  peuples contre les étrangers, les voisins, les Roms, les immigrés, les Arabes, etc. Mais au fond, ce n’est rien de tout cela. Sinon une certaine forme de haine de soi. 
Les Européens n’aiment pas l’Europe parce qu’ils ne s’aiment pas vraiment. Ils voient dans la nécessaire union de l’Europe le signe de leur propre déclin. Ils préfèrent se dénigrer, ou exalter leur nationalisme tribal de supporter de foot que de louer la civilisation européenne. 
Si les Européens ne s’aiment pas ce n’est pas seulement parce qu’ils n’aiment pas l’Europe. Dans chaque nation, l’amour de la patrie s’étiole. Les Catalans ne veulent plus être espagnols. Les Ecossais songent au divorce. Les Slovaques ont quitté les tchèques. Les Italiens du nord aimeraient se débarrasser de ceux du sud. Les Flamands ne parlent plus aux Wallons. Il n’y a que les Suisses qui s’acceptent entre eux, et encore. 
La Suisse est-elle l’idéal européen ? Qui vibre pour la Suisse ? Alors que l’Europe, ce peut être une vibration : pour quatre cents millions d’êtres humains, pour huit cent millions avec l’aire d’influence du Conseil de l’Europe, les mêmes standards juridiques de protection de la personne humaine -sa vie, son corps, sa famille, ses enfants, des biens, son travail, son patrimoine, ses données, sa personnalité, ses écrits, sa religion, sa santé, ses langues- les mêmes garanties, ou presque. 
Un système politique, avec des bureaucrates, mais sans grand manitou, sans homme fort, sans autocrate, sans leader charismatique ni courtisans. Un système politique inouï, compliqué, retords, ingouvernable, une sorte d’ovni politique, mais qui garantit le mieux au monde la liberté, la protection des faibles, à commencer par la plus petite et la plus faible des minorités : la personne humaine. 
Jamais, dans l’histoire, une société n’a été plus libre et plus riche qu’en Europe. Nulle part et jamais les femmes n’y ont été plus libres. Jamais les vieux n’ont été mieux traités. Les malades mieux soignés. Les étudiants plus libres, les études si bon marché. Les criminels y moins nombreux et les prisons plus vides qu’ailleurs. 
L’enthousiasme de bâtir une civilisation est une force lente, qui ne provoque pas l’enthousiasme d’une guerre : jamais non plus on ne se suicida autant. Le bonheur n’est pas dans le bien-être. C’est pourquoi le suicide reste possible. Parce que la haine nait dans le mépris, l’indifférence et la peur plus facilement que l’amour des bureaucrates. C’est pourquoi il faut de la politique et des ambitions politiques. 
L’Europe en a. C’est un projet de civilisation qui s’appelle l’humanisme et qui lui, est menacé, y compris par la révolution digitale, la course aux datas, le retour des nationalismes, la mondialisation du crime organisé, l’hybris financière, la haine toute simple de soi et des autres. 
Dans cette bataille, parce qu’elle est au cœur de la civilisation européenne, la France a plus de responsabilité que d’autres. Et parmi les Français, parce qu’ils sont les héritiers des civilisations anciennes, les Méditerranéens ont plus de responsabilité encore. La petite flamme de la civilisation grecque est arrivée de Phocée (actuelle Turquie) en Corse, en Italie et à Marseille il y a plus de deux mille cinq cents ans. Elle brûle encore. Pour brûler l’Europe ou éclairer le monde? 


 
 

Haines d'Europe                        Par Laurent Dominati



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