IN CORSICA

Isabelle Autissier : "La Méditerranée est une poubelle."


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 3 Août 2018 | Lu 68 fois | 0 commentaire(s)

La Corse, destination de rêve pour tous les vacanciers, reste particulièrement prisée pour ses côtes et ses plages. Un rapport du WWF France révèle que la Méditerranée se transforme peu à peu en « mer de plastique », avec un nombre de déchets « en hausse considérable ». La navigatrice Isabelle Autissier, qui préside le WWF France, lance un cri d’alarme dans IN Corsica. Nous l’avons rencontrée à Paris, avant sa prochaine échappée en haute mer. Par Jean-François Achilli


Isabelle Autissier
Isabelle Autissier
Vous avez déjà entendu parler du Trash vortex, surnommé le 8èmecontinent, une immense zone de plastique qui flotte entre la Californie et Hawaï. Ce monstre, né dans le courant des années 90, a triplé sa taille depuis, pour atteindre une superficie équivalente à un tiers de l’Europe, ou six fois la France ! Il existe en réalité cinq îles de plastique de ce type, deux dans le Pacifique, deux dans l’Atlantique et une dans l’océan Indien. Vous imaginez la même chose se formant dans les eaux territoriales corses, au large de Centuri, d’Aleria ou de Galeria ? Un nouveau Vortex est en train de se constituer sous nos yeux, dans toute la Méditerranée, dans laquelle la concentration de plastique est quatre fois plus élevée que dans le Pacifique Nord. Tout simplement parce que le développement incontrôlé des activités humaines impacte directement les écosystèmes côtiers. Et ces activités génèrent une production et une utilisation, massives, de matière plastique sous toutes ses formes, dont une partie, immanquablement, finit en mer. Il faut imaginer les millions de vacanciers qui se pressent chaque année sur les côtes de la Grande Bleue. Leur nombre ne cesse de croître avec la multiplication de croisières en mer et d’infrastructures nouvelles de tourisme de masse. Le plastique se retrouve ainsi partout, sous forme de déchets, aussi bien sur les côtes qu’en haute mer, faisant peser une menace considérable sur les écosystèmes. 
 
Une nouvelle mer de plastique
 
Le WWF France a décidé d’alerter l’opinion publique avant qu’il ne soit définitivement trop tard et a donc mis en ligne, au mois de juin, une étude détaillée sur son site wwf.fr. Isabelle Autissier, qui préside la fondation basée au cœur du bois de Boulogne, dans le domaine de Longchamp, révèle que le plastique représente aujourd’hui 95% des déchets sur les plages et en surface de la Grande Bleue. La navigatrice, qui a été la première femme à avoir accompli un tour du monde en compétition, rappelle que le WWF se préoccupe du sujet depuis longtemps : « nous ne découvrons pas la Méditerranée. Nous y sommes présents depuis plus de 17 ans. Elle est, pour le WWF, un choix stratégique, un lieu de travail et d’expérimentation permanent. Nous y avons déployé nos antennes afin d’y analyser l’évolution de ce que nous pouvons considérer comme une nouvelle mer de plastique, et son impact sur les sujets les plus prégnants en matière d’environnement. Notre étude a été lancée il y a de longs mois. Cette pollution d’un niveau mondial est en hausse considérable, son impact est énorme sur la biosphère. Quand vous scannez pour savoir où porter l’effort, l’évidence est là : le plastique domine. C’est la matière qui augmente le plus en masse ces dernières années. Elle nous vient du pétrole, et de fait, elle n’est pas près de disparaître. Et c’est là, le drame. » Les chiffres sont là : l’Europe en produit 60 millions de tonnes chaque année, ce qui nous place au deuxième rang mondial, juste derrière la Chine. Ce qui génère 27 millions de tonnes de déchets, que nous ne recyclons en France qu’à hauteur de 22%. Les pays méditerranéens, selon le WWF, rejetteraient en mer tous les ans près de 500 mille tonnes de macroplastiques et près de 130 mille tonnes de microplastiques ! En tête du palmarès, la Turquie et l’Espagne, suivies par l’Italie, l’Egypte et… la France. Ce sont nos fleuves qui charrient ce poison  qui se déverse dans la mer. 
La Méditerranée nous concerne au premier chef : près de mille kilomètres de côtes pour la seule Corse. La plus grande mer semi-fermée au monde, d’environ 2,5 millions de km², s’étend sur 24 pays et territoires d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient. Selon les calculs du WWF, la Grande Bleue, qui représente 1% des mers et océans et abrite plus de 10 mille espèces, considérée comme la sixième plus grande zone d’accumulation de déchets marins, concentrerait 7% de l’ensemble des microplastiques de toute la planète ! Nous oublions toujours son importance en matière économique : des bassins entiers de populations vivent de la mer, avec le commerce, le tourisme, la pêche, et les croisiéristes, toujours plus nombreux.
 
Des microplastiques jusque dans le sable
 
Cette Méditerranée si précieuse pour tous les peuples qui l’entourent, est elle une poubelle ? Isabelle Autissier répond sans hésiter : « eh bien oui. C’est une terrible réalité, dont nous prenons brutalement conscience. Quand nous avons commencé notre étude, nous n’avions pas idée que c’en était à ce point-là ! Les niveaux de pollution tous azimuts y sont particulièrement élevés, c’est très impressionnant. Avec son statut de mer fermée, il y a peu de chance d’évacuer ces masses toxiques. Nous allons nous trimballer ce fléau des siècles durant. Les microparticules posent un problème majeur. Les sacs en plastique, quand ils se désagrègent, empoisonnent la chaîne alimentaire, se retrouvent jusque dans le plancton. Tous les poissons, les coquillages consomment du plastique ». Donc, nous-mêmes, dans nos assiettes, au bout de la chaîne. Cela va plus loin, dès nos plages, celles que nous fréquentons avec nos enfants : « la poignée de sable, eh bien, ça fait peur ! Ces microplastiques présentent un danger majeur insoupçonné : ce sont des éponges à polluants, qui fixent un tas d’autres produits dissouts. Ces granulés bien visibles sont encore plus dangereux : leur couleur, leur odeur, les oiseaux en raffolent. Nous ne savons plus comment traiter cette urgence ».  
 
Nous vivons, sans en prendre réellement conscience, au bord de la mer la plus polluée au monde. C’est la présidente du WWF qui l’affirme : « elle en a toutes les caractéristiques. C’est une évidence : les pays industrialisés se moquent totalement des mesures environnementales qu’ils devraient prendre pour enrayer le phénomène ». A qui la faute ? Au grands groupes industriels, aux dirigeants des pays concernés ? « Comme avec la plupart des problèmes environnementaux, nous nous sommes laissés aller à la facilité. C’est la même chose qu’avec les pesticides : une bonne affaire pour les producteurs et les entreprises qui nous livrent des pommes sans tâche. Les consommateurs sont ravis, avec de la bouffe pas chère. L’Etat est content, le plastique, c’est fantastique, bon marché, qu’il soit mou ou dur, étanche ou pas, tu le colorises, tu peux dessiner dessus. Au fond, ce matériau est assez génial, d’un point de vue économique et industriel. Tout le monde l’adopte joyeusement. Il protège même nos denrées alimentaires, y compris les fruits et légumes estampillés bio, ce qui est un paradoxe, voire même un comble. Heureusement, certaines chaînes responsables en ont pris conscience : la marque Biocoop donne l’exemple et arrête la vente d’eau en bouteille plastique ». 
 
La France mauvaise élève
 
Certains pays polluent-ils plus que d’autres ? Les pays les plus développés, malgré leur comportement oublieux, sont mieux organisés. La France n’a plus de décharge de plastique à ciel ouvert. Ceux qui jettent sans vergogne peuvent être verbalisés : le principe pollueur-payeur commence à porter ses fruits. Le drame concerne les pays en voie de développement : les campagnes y sont jonchées de plastique. Isabelle Autissier l’a constaté lors de ses nombreux voyages: « pour la plupart des habitants de ces pays, les sacs plastiques sont considérés comme des objets pratiques, pas chers. Ils ont une image de modernité. Ce sac, qui a de plus en plus mauvaise presse chez nous, cartonne ailleurs. Son utilisation explose dans les pays les plus peuplés de la planète. Résultat : huit des dix plus grands fleuves mondiaux qui charrient le plus de déchets se situent dans les pays du sud-est de l’Asie. Déchets qui se déversent dans les mers et les océans. Les pays riches se montrent plus vertueux sur la question, mais sans plus. 
 
La France mauvais élève ? Elle n’est pas assurément exemplaire en la matière. La présidente du WWF en est convaincue : « Ce ne serait pas bien difficile de prendre des mesures législatives urgentes : il suffirait de bannir les plastiques a usage unique, sauf évidemment pour le matériel médical. Le principe pollueur-payeur peut s’appliquer à tous ceux qui emballent sous plastique. Nous manquons de pédagogie : il est urgent d’expliquer aux gens, dès l’école, à la télévision, sur Internet, qu’il est facile de prendre son cabas pour aller faire ses courses, de boycotter les produits alimentaires, les jouets, les vêtements emballés dans du plastique. Ce ne serait pas très compliqué de mettre en œuvre une série de mesures efficaces. Il faut exercer une pression citoyenne vertueuse sur les fabricants,  les grossistes, les grandes surfaces. »
 
Des  hots spots de diversité marine
 
La Corse, destination touristique privilégiée, a fait figure de précurseur, en lançant il y a presque vingt ans, en 1999, la campagne « Halte aux sacs plastiques », reprise dans la grande distribution, avec son célèbre logo dessiné par Tignous, montrant une tête de maure avec une poche plastique en lieu et place du bandeau sur le front. Le mouvement, qui a ensuite gagné le continent, a été initié par Serge Orru, au Festival du Vent de Calvi, dont Isabelle Autissier a été la marraine. « Ce vent magnifique, hélas, n’est plus », regrette la navigatrice, qui souligne par ailleurs le problème récent posé par les grands navires de croisière qui font escale dans les ports corses. « C’est un sujet inquiétant, qui concerne tout autant la pollution générée à quai qu’en mer. Pas mal de choses pourraient être vite réglées : l’obligation de recyclage des émissions de fumée, des eaux usées et des déchets organiques. Il faut développer et multiplier les mouillages pour permettre de recycler au mieux les eaux noires, à savoir les toilettes des bateaux. Je compare avec ce qui se passe en Antarctique, où les choses en la matière sont extrêmement règlementées. Ce n’est pas pour autant qu’il faille refreiner les activités maritimes. Chacun est en droit de se balader sur un bateau en mer. La Corse n’est pas un sanctuaire, elle se doit d’accueillir les touristes, tout en veillant à protéger la nature et les habitants de l’île, c’est important. Nous avons fait un gros boulot sur la spatialisation, en réunissant l’ensemble des projets de tous les acteurs méditerranéens d’ici à 2030 : si l’on écoutait chacun d’entre eux, la Méditerranée serait entièrement recouverte d’activités incompatibles entre elles ! Tout est exponentiel dans les prévisions. Le tout sans se préoccuper de la vie marine… Je dis : stop ! Il faut instaurer des hots spots, des lieux protégés de diversité marine. Les grands navires de croisière peuvent aller mouiller à Ajaccio comme à Marseille, en évitant un certain nombre d’endroits trop fragiles. »
 
Y a-t-il de quoi être alarmiste ? Isabelle Autissier marque une pause : « habituellement, je ne suis pas d’un naturel pessimiste. Mais là, j’avoue que je suis inquiète. Ça ne va pas assez vite dans le bon sens. Nous sommes en train de perdre cette bataille : la technologie, aussi poussée soit-elle, ne permet plus de revenir en arrière, à l’état initial de ce monde. Le message est certes inquiet, négatif, mais tout n’est pas perdu. Nous avons le pouvoir d’agir dans pas mal de domaines. Chaque problème a sa solution. Ne nous contentons pas de dénoncer telle ou telle catégorie d’individus au comportement néfaste. Notre rôle est, au contraire, d’apporter une expertise, de proposer un certain nombre de mesures. Je sais que le WWF est régulièrement critiqué pour son implication au côté des entreprises. Alors que notre volonté, au contraire, est de les accompagner dans leur évolution vers un modèle environnemental plus vertueux. Chaque citoyen est concerné, et pas seulement les responsables politiques. Chacun doit se retrousser les manches. » Faut-il nettoyer les océans, avec des bateaux révolutionnaires ? « Je m’interroge là-dessus. Cela coûterait des centaines de millions d’euros. Je préfère utiliser cet argent pour aider ceux qui gagnent un dollar par jour. Nous devons nous donner les moyens de tarir les nuisances à la source. Plutôt que de déverser des dizaines de millions d’euros sur un hypothétique navire dont les résultats seront une goutte d’eau. Mais il ne faut pas désespérer. Nous allons tous mourir un jour, c’est une réalité. Nos sociétés humaines ont pris de mauvaises directions, notamment avec l’utilisation des pesticides dans l’agriculture. Tout le monde a trouvé ça génial au départ. Voyez le résultat, aujourd’hui. Il faut du courage politique pour faire évoluer les comportements et changer l’organisation de notre société. C’est la clef : rien n’oblige l’humanité à détruire la nature qui la porte et la nourrit. »
 
La Corse face au défi des déchets
 
La navigatrice a vu, au fil des années, les déchets se multiplier en mer près des côtes. La Corse n’échappe évidemment pas à la règle. Isabelle Autissier a commencé à naviguer lorsqu’elle était petite fille, dans les années soixante. A l’époque, la pollution était quasiment nulle. Sur des routes classiques, comme celle des Antilles, elle n’a pas le souvenir d’avoir croisé autrefois des fleuves de déchets au cœur de l’Atlantique, comme cela existe aujourd’hui. Les choses se sont vite aggravées. « Le moindre gobelet met cinquante années pour se dégrader. Pour les filets des pêcheurs, ce sont plusieurs centaines d’années. C’est un drame. Il ne suffit plus de parler, il faut agir. »
 
Et puis, il y a la politique. La question est incontournable, quand vous rencontrez la responsable de l’une des principales ONG environnementales : à quoi sert un Nicolas Hulot, aujourd’hui ministre d'État, de la Transition écologique et solidaire, et par ailleurs grand amoureux de la Corse ? Isabelle Autissier pèse ses mots : « au moment où Emmanuel Macron l’a nommé, j’ai trouvé cela très bien. Il aurait dû être l’homme de la situation. Mais à mon sens, il a raté la séquence, ce n’est manifestement pas son truc. Nicolas Hulot n’a pas les codes de la vie politique. Il est victime, comme d’autres, du syndrome du technicien devenu ministre. Mon propos est bienveillant : il reste un grand passionné, volontaire, doué d’une vraie connaissance des sujets. Seulement voilà, s’il ne gagne pas ses arbitrages, c’est parce qu’il méconnait la machine gouvernementale, et ne peut agir sur l’interministériel, ce qui est fondamental ». 
 
La Corse vit depuis quelques mois une crise aiguë en matière de traitement des déchets. Là encore, la présidente du WWF ne cache pas sa vive inquiétude. Pour elle, au train où vont les choses, l’île ne restera pas ad vitam aeternamce joyau qu’elle représente en matière de paysages et de diversité biologique. « Les Corses vivent un moment charnière, eux qui notamment tirent profit du tourisme. Tout peut rapidement se casser la figure si rien n’est fait en matière de traitement de déchets ». Isabelle Autissier se souvient avec émotion de ses séjours au Festiventude Calvi. La Corse représente pour elle un coin de paradis, un monde à part qu’il faut savoir préserver. Mais sa seule « terre » d’adoption reste le grand large. « Je suis une navigatrice, et pas seulement dans l’âme. C’est la priorité de mon emploi du temps : je prends la mer tous les ans, de deux à trois mois durant, de la fin juin à la mi-septembre. J’ai accompagné l’an dernier le photographe Vincent Munier au Spitzberg, en Norvège, à la rencontre des ours. Cette année, ce sera le Groenland. Mon voilier, l’Ada 2, est basé à la Rochelle. Je ne fais plus de course, c’est un plein temps. Je me consacre au WWF. Mais l’échappée au grand large m’est indispensable, vitale. Intellectuellement, physiquement. C’est non négociable. » A la condition que le grand large en question ne se transforme pas en mer de plastique. Le combat ne fait que commencer.   



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