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Jean-Guy Talamoni, l'ultime rebelle


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 3 Août 2018 | Lu 240 fois | 0 commentaire(s)

En l’espace de quelques jours, à trois reprises, Jean-Guy Talamoni a fait la Une des médias du « pays ami ». Le 11 juin, lorsque dans un tweet le président de l’Assemblée de Corse estime qu’il « serait naturel » qu’un port de l’île soit ouvert pour accueillir L’Aquarius, navire transportant 629 migrants secourus en Méditerranée. Face au tollé qu’il suscite dans la classe politique il assure que la « Corse ne pouvait rester insensible à un drame qui se joue pas très loin de ses rivages ». Puis, le 24 juin, lorsque dans une lettre adressée au Premier ministre, il annonce qu’il ne se rendra pas à leur entretien prévu le 2 juillet, en dénonçant le « mépris » du gouvernement. « Nous sommes disposés à leur porter secours » déclare-t-il encore le 25 juin alors que le navire humanitaire Lifeline, avec 234 migrants à son bord, attend toujours de pouvoir accoster dans un port et que l’Italie et Malte refusent de le laisser utiliser leurs infrastructures portuaires. Chacun appréciera son action comme il l’entend mais il faut bien reconnaître qu’il aura donné sa pleine dimension politique à la fonction de président de l’Assemblée de Corse. On lui reconnaîtra également le courage politique, celui de défier l’Etat, bien sûr, mais plus encore celui qui consiste à affirmer ses convictions au risque de contrarier son propre électorat. Par Constant Sbraggia


Jean-Guy Talamoni par Rita Scaglia
Jean-Guy Talamoni par Rita Scaglia
In Corsica : Lorsque ce lundi 12 juin, à 23h23, vous postez ce tweet*, avez-vous conscience de l’ampleur de la polémique que vous venez de déclencher ?
Jean-Guy Talamoni : Oui évidemment. Et je sais parfaitement à ce moment-là qu’une majorité de l’opinion insulaire désapprouvera cette prise de position. Mais je pense que le devoir d’un responsable politique n’est pas uniquement de se préoccuper de la prochaine élection.
 
In Corsica : Depuis la saillie du « pays ami », à chacune de vos communications vous êtes soupçonné de vouloir faire le buzz. C’est encore le cas avec l’Aquarius.
Jean-Guy Talamoni :Quand j’ai parlé de « pays ami » c’était une réponse à un journaliste. Je n’ai pas choisi de communiquer en ce sens. Si on me demande ce qu’est la France pour moi, je réponds. Et je réponds ce que je pense. Je ne vais pas dire « mon pays ». Je suis indépendantiste et mon pays est la Corse. Pour l’affaire de l’Aquarius, c’est différent. Ceux qui parlent de communication s’agissant d’un drame qui était en train de se jouer ne se rendent même pas compte que leur propos est indécent. Il faut être dépourvu de conscience morale pour réagir de la sorte. Je rappelle les enjeux : un navire que l’on dit surchargé et que l’on compte diriger sur Valence faute de meilleure proposition. À bord, des hommes, des femmes enceintes, des enfants… Si tout le monde se tait, il n’y a que la solution de Valence, présentée comme dangereuse par les responsables de l’ONG. Alors je parle, à titre personnel, sachant que nous n’avons pas la compétence juridique mais que ma prise de position en entrainera d’autres. C’est ce qui s’est passé. Le lendemain le Président de l’exécutif et d’autres élus vont dans le même sens. J’appelle la préfète. Je l’ai deux fois au téléphone dans la matinée mais Paris a décidé de ne pas accueillir le bateau. Ce sera Valence. On nous dit alors que le voyage est sécurisé. La veille au soir ce n’était pas le cas. Je m’étais dit que si le bateau allait à Valence faute de meilleure proposition et qu’un drame survenait, les élus demeurés silencieux l’auraient sur la conscience. Personnellement, je ne me voyais pas dans cette situation moralement intenable. Je préférais encourir les critiques et avoir fait mon devoir d’être humain et de responsable. La question était plus éthique que politique. C’est la raison pour laquelle je n’ai consulté personne alors que pour les questions purement politiques je le fais toujours largement. J’ai seulement prévenu deux ou trois élus de la majorité de ce que j’allais faire. 
 
In Corsica : Vous êtes conscient que nombre de Corses, voire de nationalistes, vous ont violemment critiqué ? Tout simplement parce qu’ils ne veulent pas de migrants. Et c’est aussi à l’image de la Corse. Qu’en dites-vous ?
Jean-Guy Talamoni : J’en suis parfaitement conscient. Il y a des gens que je connais, qui ont eu une réaction extrêmement négative alors que je suis persuadé que s’ils étaient en situation, face à des naufragés, ils porteraient secours. Il y a aussi de vrais racistes, en Corse comme ailleurs. Et puis il y a eu l’argumentation spécieuse des services de l’Etat, lesquels ont prétendu que si le bateau entrait dans un port corse, tous les migrants resteraient nécessairement dans l’île. Cette position visait à couvrir le silence des responsables parisiens, lequel n’était pas tellement glorieux et était très critiqué ailleurs en Europe et en France même. En fait, le tort des élus corses serait de ne pas être indifférents au sort de leurs semblables... 
 
In Corsica : Pendant que l’Europe se déchire à propos de 20 000 migrants, il est bon de rappeler qu’en 2050, c’est-à-dire demain, l’Afrique représentera un quart de la population mondiale, et que ses conditions économiques, climatiques, sanitaires, se seront considérablement dégradées. La politique n’est-ce pas aussi un devoir de pédagogie ?
Jean-Guy Talamoni : Il y a deux volets dans votre question : l’évolution de l’Afrique doit évidemment être anticipée afin que ce continent puisse retenir ses habitants, dont il a naturellement besoin. La question n’est pas simple. Dans « La ruée vers l’Europe », Stephen Smith, spécialiste de l’Afrique, montre à cet égard les limites de l’aide au développement. Il faudrait élaborer une véritable prospective mais peu de responsables s’intéressent vraiment à cette question. Jean-Louis Borloo, qui a conçu un projet d’électrification de l’Afrique, dénonçait récemment l’indifférence des pays européens. Il faut mettre un terme à cette indifférence, et faire preuve de cette « grande fraternité » que Jean-Louis Borloo appelle de ses vœux. 
Le deuxième volet de votre question est également très important : la politique comme devoir de pédagogie. Je partage cette approche. Elle implique le courage pour les politiques de ne pas suivre l’opinion mais de lui proposer une vision, quitte à se trouver ponctuellement à contre-courant. Il faut en avoir le courage. Une pratique de pédagogie par l’exemple : l’accueil parfaitement réussi de cette famille syrienne à Belgodère. Aujourd’hui personne ne penserait un instant à renvoyer ces petites filles sous les bombes… 
 
In Corsica : En octobre, Enrico Letta** déclarait dans In Corsica : « On n’a pas encore compris que c’est LE sujet et que tous, nous allons payer le prix pour sa mauvaise gestion ». Vous êtes d’accord ?
Jean-Guy Talamoni : Je suis évidemment d’accord. L’Europe a été gravement défaillante. On a laissé l’Italie se débrouiller face à des arrivées massives de migrants, comme si c’était uniquement l’affaire des Italiens. Le résultat en est le score de l’extrême-droite et le gouvernement actuel, anti-migrants et anti-européen. En ce qui me concerne, mon avis est celui exprimé il y a quelques années par Michel Rocard – il parlait de la France mais ça pourrait s’appliquer à tous les pays européens : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». La France n’a pas pris sa part. D’autres pays européens – à l’Est notamment – s’y refusent résolument, entendant  bénéficier des avantages de l’Union sans en partager les valeurs. Cette défaillance de l’Europe, qui aurait dû répartir les migrants de façon équilibrée comme le réclame le pape François, a donné la situation actuelle.
 
In Corsica : Dans quel état d’esprit êtes-vous lorsque vous vous proposez de porter secours aux migrants du Lifeline, quelques jours à peine après l’épisode de l’Aquarius ? Pourquoi le faites-vous ? Que voulez-vous dire ? A qui ?
Jean-Guy Talamoni : Je vais vous répondre très précisément : je parle aux Corses et je fais appel à ce qu’il y a de meilleur en eux. Le populistes, qui tiennent des propos contraires aux miens, cherchent à l’inverse à toucher ce qu’il y a de pire en l’homme : la peur, qui est toujours mauvaise conseillère, notamment la peur de l’autre. L’égoïsme aussi. Parfois, les mêmes personnes peuvent basculer d’un côté ou de l’autre selon ce qu’on leur dit et ce qu’elles ressentent à un moment donné. Le rôle d’un politique est de maintenir la communauté dont il a la charge dans sa vocation historique. Or les Corses sentent, de façon parfois confuse, que leur vocation historique n’est pas d’être une peuplade repliée frileusement sur un morceau de territoire mais une petite nation qui a su au cours de son histoire faire preuve de générosité. C’est à cette image de la Corse que beaucoup de nos compatriotes ont envie de s’identifier : la solidarité et l’humanité. Mais il est important que les responsables politiques donnent le bon signal. C’est, je crois, ce que nous avons fait dans cette grave affaire. D’ailleurs, certains Corses qui m’avaient dans un premier temps critiqué très vivement ont considérablement adouci leur position le lendemain. 
 
In Corsica : Lors de son fameux discours de Bastia le président de la République avait affirmé que « notre défi aujourd’hui est de ne plus subir une Méditerranée balafrée par une séparation entre l’Europe et l’Afrique, une Méditerranée que nous n’assumons plus ». Il avait surtout déclaré : « Je souhaite faire de la Corse la pointe avancée de la politique méditerranéenne. C’est notre intérêt culturel, géopolitique et stratégique. Et la Corse doit jouer un rôle dans celle-ci ». Il précisera même : « Je souhaite que la Corse puisse tirer toutes les opportunités et que la jeunesse corse puisse saisir toutes les opportunités qui iront avec ».  Comment l’avez-vous entendu ? Qu’en est-il ? 
Jean-Guy Talamoni : Ces propos du président Macron sont difficilement contestables car ils relèvent de l’évidence. Ils sont même d’une banalité affligeante. Au moment où il préconisait ces orientations à Bastia, notre majorité les appliquait depuis son accession aux responsabilités… Comme l’observait déjà Paul Valéry, la Corse est de la « surméditerranée ». Compte tenu de sa culture et de sa situation, elle peut avoir un rôle à jouer dans le nécessaire rééquilibrage entre le nord et le sud de l’Europe. Même s’il convient de demeurer modestes, l’importance politique de la Corse dans l’histoire a largement été démontrée, notamment par Fernand Braudel. Concernant une époque plus reculée, je pourrais citer le projet « Etrusques » animé actuellement par Jean Castela… La Corse du XXIe siècle peut à nouveau rayonner dans le Mare nostrum, avec ou sans l’autorisation de Paris. 
 
In Corsica : Vous prônez l’indépendance. Vous dites qu’à terme un échelon d’autorité - Région, Etat, Europe - se révèlera inutile, que ce sera Paris, et que la Corse prospèrera avec l’Europe. Or la crise catalane nous rappelé que ce n’était pas aussi simple : hors l’Espagne point de Communauté européenne pour la Catalogne.
Jean-Guy Talamoni : Je ne crois pas qu’une Catalogne indépendante serait chassée de l’Europe. Cet argument a été utilisé pour intimider les électeurs pro-indépendance, mais si cette indépendance advenait, il serait probablement balayé instantanément. On a dit la même chose au moment du référendum écossais sur l’indépendance. Aujourd’hui la situation est inversée : le Royaume-Uni a voté pour sortir de l’UE et les Ecossais pour y rester !
 
In Corsica : Vous restez un européen convaincu ? 
Jean-Guy Talamoni : Absolument. Les anti-européens ont la mémoire courte : ils ont oublié les guerres qui, jusqu’à il y a quelques décennies, dévastaient régulièrement le continent. En outre, ils ignorent la géopolitique : les Etats-nations ne sont évidemment pas en mesure de faire face aux enjeux actuels, qu’ils soient économiques ou sécuritaires… Bien sûr, il faudra refonder l’UE et en faire une Europe des peuples, une Europe sociale, moins axée sur le marché et davantage sur la culture, plus équilibrée entre le Nord et le Sud… Mais renoncer à l’Europe serait criminel à l’égard des générations futures.
 
In Corsica : Une cour d’assises spécialement composée devant laquelle comparaissent des nationalistes pour des faits, revendiqués par le FLNC, qui se sont produits en 2012***, soit 4 années après la cessation annoncée et appliquée de toute « action militaire ». L’Etat a du mal à tourner la page ?
Jean-Guy Talamoni : L’Etat est incarné par des hommes, et ces hommes ne sont pas les mêmes selon les époques. On ne peut confondre dans une même appréciation Michel Rocard et François Fillon, Lionel Jospin et Edouard Philippe, François Mitterrand et Nicolas Sarkozy… Si vous parlez des responsables actuels, je crois qu’ils n’ont rien compris à la société corse, ni à ce qui s’est passé en décembre 2015.  
 
In Corsica : Il n’existe pas de prisonnier politique en France. On peut cependant être poursuivi pour des actes « en relation avec des idées politiques ». A quoi tiennent, selon vous, ces précautions sémantiques ?
Jean-Guy Talamoni : Autrefois, il existait une Cour de sûreté de l’Etat et un statut de prisonniers politiques. Les choses étaient claires. Il y a avait les inconvénients de cette situation, une procédure plus défavorable qu’en droit commun et de lourdes peines, et un avantage : les prisonniers politiques étaient mieux traités. À présent nous avons conservé les inconvénients et nous avons perdu les avantages. C’est pire encore que cela : les conditions carcérales des prisonniers politiques corses sont plus mauvaises que celles des autres détenus. Des exemples : le statut de Détenu Particulièrement Surveillé qui leur est souvent appliqué sans raison objective. Le non rapprochement des personnes condamnées dans l’affaire Erignac, en vertu d’une loi non écrite qui leur est spécialement destinée, ce qui est contraire aux valeurs républicaines universelles… Le problème de la France, c’est qu’elle prétend encore au magistère moral quand elle bafoue ouvertement les droits de la personne humaine.
 
In Corsica : La rumeur prétend que vos rapports avec Gilles Simeoni seraient tendus, que la communication entre vous serait même réduite au strict minimum. Qu’en est-il ? 
Jean-Guy Talamoni : Certains élus de l’opposition font courir cette rumeur. Ils prennent sans doute leurs désirs pour la réalité. 
 
In Corsica : Cependant, de l’extérieur la cohabitation entre Gilles Simeoni, Jean-Christophe Angelini et vous-même semble de plus en plus difficile. Qu’en est-il ? Jean-Guy Talamoni : Entre Gilles Simeoni et Jean-Christophe Angelini, il y a manifestement un désaccord sur le niveau d’intégration des anciennes formations (Inseme, Chjama et PNC) à leur structure commune Femu a Corsica, le premier souhaitant la disparition de sigles antérieurs. Je ne vois là rien de grave. En tout état de cause, je ne saurais m’ingérer dans ces affaires qui me sont extérieures. Personnellement, j’ai de bonnes relations avec tous les élus, ce qui ne veut pas dire que nous soyons toujours d’accord sur tout, Gilles Simeoni et moi. Lorsque cela s’avère nécessaire nous discutons. Globalement, tout se passe très convenablement.
 
In Corsica : Dans certains ministères il se dit que la fermeté, voire le blocage, d’Emmanuel Macron vis-à-vis de la Corse tiendrait pour beaucoup à votre présence, vous l’indépendantiste, au côté de Gilles Simeoni. Est-ce crédible ?
Jean-Guy Talamoni : En 2015 et en 2017, c’est l’union des deux courants qui a gagné les élections. C’est cette union qui a provoqué une dynamique de victoire. C’est cette union que les Corses ont voulu. Si vous observez les résultats de 2015, vous vous rendez compte que la fusion des listes pour le second tour nous a non seulement permis d’additionner nos voix du premier tour mais, de plus, nous a fait obtenir un bonus considérable dans toutes les communes. C’est bien l’union des nationalistes qui a été plébiscitée trois fois en deux ans. Les Corses ont voulu que nous gouvernions les affaires publiques de la Corse dans cette union et selon cet équilibre politique. À Per a Corsica, personne ne songe à le remettre en cause parce que ce serait mépriser la volonté des Corses. Quant aux responsables parisiens, ils doivent se faire une raison… Ils auraient préféré avoir d’autres interlocuteurs. Sans doute. Mais la démocratie a fait que nous soyons les élus de la Corse.
 
In Corsica : Qu’est-ce que Corsica Libera apporte à la mandature nationaliste ? Où doit-on reconnaître son empreinte ?
Jean-Guy Talamoni : Corsica Libera est d’abord l’héritière d’un parcours historique, celui de la lutte de libération nationale. Notre légitimité n’est pas seulement électorale, elle tient à un engagement de quarante années au service de la Corse. Un engagement total qui nous a valu de nombreux sacrifices. Tout cela fait de Corsica Libera une boussole, y compris pour ceux qui se sentent par inclination personnelle plus proches du courant dit « modéré ». Ensuite il y a l’horizon de l’indépendance. Même s’il n’est pas prévu d’engager un processus en ce sens dans les dix ans, beaucoup de Corses considèrent que cet objectif est le seul qui vaille à terme. Enfin, l’engagement social de Corsica Libera est sans doute plus fort que celui des autres composantes de l’union. D’aucuns nous classent à gauche, même si nous ne présentons pas pour notre part les choses de cette façon. Toujours est-il que le groupe Corsica Libera et la présidence de l’Assemblée ont porté de nombreux dossiers dans ce registre : carte de réduction dans les transports pour les retraités, Charte en faveur de l’emploi local, micro-crédit, Statut fiscal et social y compris au bénéfice des particuliers, Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, débat sur le revenu de base…
 
In Corsica : Cette mandature nationaliste coïncide avec le développement de concentrations monopolistiques et l’aggravation des inégalités sociales. Ce peut être injuste, à vous de me le dire, mais la responsabilité de la majorité sera forcément mise en cause.
Jean-Guy Talamoni : S’agissant des inégalités sociales, nous les combattons énergiquement. Outre les dossiers que j’évoquais à l’instant, je citerai le plan de lutte contre la pauvreté et la précarité et surtout une stratégie de développement économique devant sortir la Corse de plusieurs décennies de marasme. Bien sûr, les effets de cette politique ne peuvent se faire vraiment sentir en trois ans, mais je pense que les Corses en ont bien conscience. 
 
In Corsica : Le torchon brûle entre les dirigeants nationalistes et Paris, le refus de répondre à l’invitation du Premier ministre constituant le dernier épisode en date. Expliquez-nous, à l’aide d’exemples concrets, ce qui motive la radicalité de votre positionnement.
Jean-Guy Talamoni : Mon positionnement est loin d’être radical. J’ai dit et je répète que je suis prêt à dialoguer dès lors qu’un dialogue loyal est possible. Mais lors des réunions auxquelles nous avons participé, il n’a été tenu aucun compte des demandes des élus corses, qu’ils soient dans notre majorité ou dans l’opposition. Même les positions du groupe soutenant le gouvernement ont été méprisées ! Sur les principales questions, foncier, fiscalité, emploi, santé publique, langue, institutions, aucune réponse positive n’est intervenue. En fait, le gouvernement a fait avec les élus corses comme il a fait avec ses autres interlocuteurs, notamment les partenaires sociaux : au moment où les discussions ont commencé, ses décisions étaient déjà prises. Nous nous en sommes rendu compte très vite mais nous avons voulu montrer aux Corses que nous ne voulions pas manquer une chance d’obtenir une avancée. À ce stade, si je continuais à rencontrer des ministres dans ces conditions, j’accepterais de participer à une mise en scène visant à faire croire à l’opinion qu’un vrai dialogue est en cours. Or, je suis responsable politique, pas acteur de cinéma…
 
In Corsica : Bruno Lemaire, dernier ministre à vous avoir rencontré en Corse, évoque un « double jeu », un « calcul politique » de votre part. Que lui répondez-vous ?
Jean-Guy Talamoni : Même ceux qui ne partagent pas mes idées me reconnaissent au contraire une parfaite clarté dans les propos et les engagements. Le double jeu consiste plutôt, de sa part, à dire aux responsables politiques et consulaires que l’on va discuter de fiscalité sans accepter d’annoncer publiquement ce qui constitue la moindre des choses, à savoir que la Corse doit, en raison des contraintes qui sont les siennes, bénéficier d’un statut fiscal et social. Non pas par l’octroi d’un privilège mais par la simple application du droit européen et de la loi reconnaissant le caractère d’« île-montagne ». Cette attitude est tout simplement une insulte à l’intelligence des Corses.
 
In Corsica : Gilles Simeoni ne veut pas une « Corse à l’arrêt ». Votre attitude est-elle complémentaire ou contradictoire ?
Jean-Guy Talamoni : Elle est complémentaire. Gilles Simeoni reçoit les responsables parisiens parce que ses fonctions lui imposent d’avoir avec eux certaines discussions relevant moins de la politique que de dossiers techniques ou financiers. Ce n’est pas mon cas.  
 
In Corsica : La question que je vais vous poser brûle toutes les lèvres. Pourquoi avez-vous accepté d’être fouillé le 6 février à Bastia alors que vous honoriez l’invitation du président de la République ?
Jean-Guy Talamoni : Je ne l’ai pas été. Quand nous nous sommes approchés et que les policiers s’apprêtaient à nous fouiller, j’ai dit aux autres élus qu’il fallait partir. Ce n’était pas leur avis. Mais le policier devant moi, voyant que j’étais prêt à provoquer un incident, m’a fait signe de passer. C’est ainsi que j’ai été le seul à ne pas être fouillé. Ce qui n’enlève rien au caractère scandaleux de la séquence.
 
In Corsica : Est-il vrai que vous songeriez à passer la main ? L’appel de l’écriture ?
Jean-Guy Talamoni : Si je comptais passer la main, je l’aurais fait au moment des élections. J’ai été reconduit dans mes fonctions il y a seulement six mois. Ce n’est donc pas d’actualité. Quant à la recherche et à l’écriture, elles participent pleinement de ma façon d’exercer les responsabilités publiques. J’essaie d’appliquer la formule de Bergson – elle constitue pour moi l’horizon indépassable de la politique : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ». Avec cette devise comme viatique, je tente de faire le mieux possible.
 
 
*« Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse »
** Président du Conseil italien du 28 avril 2013 au 22 février 2014.
*** Huit attentats commis contre des résidences secondaires en mai et décembre 2012.
 
 
 



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