IN CORSICA

Jérôme Ferrari, genèse Par Marc Biancarelli


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 20 Septembre 2018 | Lu 238 fois | 0 commentaire(s)

Je me souviens de Jérôme à l’époque où nous nous sommes connus, bien avant les livres, le succès, et tout ce qu’on en dirait. Je ne vais pas trop balancer sur l’intime, non, parce qu’il est des choses qui n’appartiennent qu’à nous, mais quand-même, il y a deux ou trois anecdotes que je peux livrer.


Jérôme Ferrari  par Marianne Tessier
Jérôme Ferrari par Marianne Tessier
D’abord, au tout début des années 90, on s’était croisés à Ajaccio, et il ne m’avait pas fait une forte impression, je dois le reconnaître. Il écrivait pour Paese et moi, le nationalisme en polo blanc, ça me gavait déjà. Mais j’avais une vision erronée, réductrice du personnage, comme beaucoup d’autres allaient l’avoir par la suite. On avait bu un coup à l’Amirauté, il avait posé beaucoup de questions, et j’avais eu l’impression d’un type trop sûr de lui mais qui semblait paradoxalement un peu paumé. A ce moment-là, je m’étais dit qu’il avait besoin des autres pour exister, et ça ne me plaisait pas des masses. Plus tard, il s’était battu avec un copain à moi à la foire du Niolu, ils s’étaient bien filé des coups avant de fêter ça au comptoir, à l’irlandaise, et d’une certaine façon ça l’avait rapproché de mon cercle. Et puis il a débarqué à Porto Vecchio, jeune prof de philosophie au lycée où je bossais depuis quelques temps, avec une bande d’enseignants déjantés qui démarraient leur carrière de manière assez improbable. Certains sortaient de taule, d’autres avaient été rapatriés de Bogota par avion sanitaire, d’autres enfin, et j’en faisais un peu partie, partageaient leur vie entre des cours qu’ils faisaient bien ou mal et des nuits où l’alcool, le cul et les bagarres étaient le pain quotidien. Nous étions une sorte de confrérie en rupture de ban, et qui s’éloignait aussi, chacun selon sa trajectoire, d’une idéologie qui avait dévoré notre jeunesse, n’en finissant plus de s’abimer dans le sang et les impostures. Jérôme avait des attaches dans la ville, familiales et amicales, mais au début avec nous il n’en menait pas large, ça se voyait, même si à vrai dire n’importe qui nous aurait alors abordés avec les plus infimes précautions. On avait notre QG dans la haute ville, une tanière où nous nous donnions rendez-vous après le taf, pour descendre des hectolitres de bière, refaire ce monde pourri qui nous avait désillusionnés, bousillés jusqu’à la corde, et jouer aux cartes jusqu’aux premières lueurs de l’aube. C’est dans ce décors de carte postale que le jeune blanc-bec a fait son apparition, cherchant à se rapprocher de ses frères, à se faire reconnaître d’eux dans l’incommensurable plénitude de sa déliquescence. Lui aussi, il arrivait de loin, et il commençait à peine à rassembler comme il pouvait les débris de son âme.
On s’est un peu toisés, au tout début, puis on a bu, offert des tournées, et les tablées se sont rejointes. J’ai compris que ce type, là, il n’avait pas grand-chose à voir avec tout ce que je connaissais. On était sacrément différents, mais les points de convergence ont fini par émerger, et notamment tout ce qu’on lisait, et surtout tout ce qu’il lisait lui et qui me donnait particulièrement envie. J’ai vu que cet ange de la lose, déchu avant l’heure, vêtu de sombre, et qui paraissait craché de la bouche d’un faucon, avait une lumière intense au fond du regard, un truc qui s’allumait et révélait une intelligence, une culture hors du commun. Et aussi, déjà, un humour décapant, une capacité d’improvisation dans le délire comme je n’en rencontrerais jamais plus. Il pouvait vous parler de tout, de l’amour socratique comme de la subincision de la bite chez les papous, et rien n’entamait sa faculté à inventer, à rebondir des heures durant sur de nouvelles saillies tout aussi géniales les unes que les autres. Dit comme ça, on pourrait avoir l’impression que nos échanges ne volaient pas haut, qu’on parlait plus d’épilation de la touffe que des convictions panslaviques d’un Tolstoï ou d’un Dostoïevski, mais je vous assure que c’est faux, on en parlait aussi, tout comme on repassait au crible tout ce qu’on vivait, l’agonie du pays, les flingages et les enculeries politiques. En parallèle, on se révélait nos mondes, nos parcours d’enfants perdus, on disait tout de ces grands pères partis aux quatre coins du monde, qui auraient pu se connaître en Syrie ou au Maroc, et même, l’alcool aidant, et les cartes à la main, on chialait nos origines, nos infamies rurales ou le sang lucquois qui avaient empoisonné nos destins.
Et puis, bien sûr, entre l’emmerdement et les beuveries, entre les meufs que l’on se piquait par défi et les débauches au caboulot, il y a eu l’écriture. Et quand on a échangé nos premiers textes, plus par bravade qu’autre chose, c’était comme si on avait signé un pacte avec notre propre sang. Et des choses nous ont sauté aux yeux, comme cette idée que nous creusions dans un sillon similaire, quelque chose que nous étions seuls à posséder et à comprendre. Moi, j’écrivais de manière complètement foutraque, un peu comme aujourd’hui, et lui disait à peu près des choses semblables aux miennes, mais avec la rigueur du style que sa culture livresque et ses études plus poussées avaient contribué à mettre en place. Et nous nous abandonnions dans le tragique et la comédie pour établir, sans complaisance, la chronique de ce siècle insulaire qui s’effondrait dans l’absurde. C’est à ce moment-là qu’il m’a traduit, et qu’il a écrit lui-même ses premiers bouquins, et lors de sa première signature on est venu lui offrir un rouleau de papier hygiénique, pour lui signifier sans ambages toute l’estime que ce pays portait à sa toute nouvelle création. Ça allait changer, mais en fait ça avait déjà changé, et ce geste d’une abjection que j’ai encore du mal à digérer disait toute la détresse merdeuse de convictions qui se savaient déjà mortes, pétrifiées dans leur insignifiance. 
A l’image de cette signature, des réceptions contradictoires accompagnaient au début la sortie des livres. Il y en avait bien qui disaient « enfin ! », « c’est super ! », mais on en prenait quand-même plein la gueule. Alors un soir, en boîte, pendant que des multitudes de pouffes dansaient sur les pistes, et que des foules de crétins éructaient leurs insanités depuis les balustrades, on s’est mis en tête à tête, et on s’est dit des choses sérieuses, comme par exemple qu’on n’écrit pas l’histoire d’une dégringolade collective sans mettre en jeu son intégrité, ou qu’on ne ramène pas Plutarque et la littérature en terre de décérébrés sans risquer de se faire gonfler la tronche. On a pris la mesure de ce qui se passait, ce qu’on était en train de faire, on s’est donné de l’énergie et du courage, on s’est mis dos à dos face à la meute, et on a renvoyé les mandales comme on savait le faire, chacun dans son style. Pour lui ça a donné Aleph Zéro, et c’était déjà comme un testament, parce que ce bled, cette hostilité, il en avait fait le tour, et si ça continuait il allait y cramer sa chandelle avant même d’avoir vécu l’essentiel.
Je m’arrête une seconde, pour le revoir, juste avant qu’il ne parte, figé dans cet instant où il est venu m’annoncer, avec son regard de clébard malade, et toujours dans cette tanière où nous avions nos habitudes, qu’il avait obtenu sa mute en Algérie. Il avait peur, je crois, parce qu’il allait laisser derrière lui pas mal de certitudes, même si elles n’étaient pas vraiment confortables, et qu’il sautait dans l’inconnu. Je le regardais, avec sa candeur éternelle, son insondable spécificité, et j’avais l’impression qu’il était mon petit frère, et que j’allais le perdre. Dans notre équipe de bras-cassés, où il était désormais installé à une place d’honneur, il maintenait ce je ne sais quoi d’insaisissable qu’ont les gens supérieurs, mais qui restent parfois désarmés face à l’agressivité des bas-fonds, de la simple et vile humanité. Un temps, un temps seulement, notre violence lui avait été un bouclier, et là, je le pressentais, le petit frère était en train de devenir un autre. Un homme voulait enfin émerger, refusant son statut d’ombre, refusant que le néant et la médiocrité ne le submergent à jamais.
 « En Algérie ? Mais ils vont te saigner comme un goret là-bas » que je lui ai dit.
« Putain, ouais… » qu’il a lâché, et on sentait bien qu’il avait les foies.
Et c’est à peu près tout ce qu’on a échangé. Le Petit Prince est parti sans tourner le dos, il a franchi les mers, il a franchi les cieux, et il est allé sauver sa peau, finir ce travail de maturation qu’il avait déjà entamé en comprenant que cette ville de putanisme allait le tuer, qu’il n’y avait pas de place pour des gens comme lui au milieu des marchands du temple et des agents immobiliers. En vivant en Algérie, en coupant ce cordon qui nous étrangle, ce lien invisible qui nous enchaîne tous aux entrailles de ce rocher mortifère, il est allé se confronter enfin à lui-même, il a vu un autre monde, et il a pris son envol. Les bouquins suivants, les premiers chez Actes Sud, ont été écrits là-bas, et je crois que dans son exil, de cet axe décalé d’où il embrassait désormais tous les horizons, il s’est façonné cette armure, cette confiance en lui qui lui permettrait plus tard d’affronter des univers, dont celui des lettres, bien plus périlleux que les sorties de boîtes de nuit où nous attendaient les guets-apens familiers.
Il était d’ailleurs toujours là-bas quand mon père est mort, et je sais que Jérôme aimait mon père. Ils avaient passé une soirée ensemble à discuter à la maison, et le vieux guerrier lui avait parlé de ses années algériennes, quand il ferraillait au sein du FLN, ou quand il enseignait. C’était une soirée chaleureuse, particulière entre toutes, et je me souviens des rires, des bénédictions avant que Jérôme ne s’en aille. Quand le vieux a tiré sa révérence, et qu’il l’a su, Jérôme m’a envoyé un mail, le seul message dont je me souvienne dans ces circonstances. Ça commençait comme ça, par quelque chose qu’il avait, je le sais, lui-même expérimenté : « Marco, ce soir ta maison sera pleine de monde… » Et la suite, j’ai plus ou moins oublié, parce que je chialais, mais je sais qu’il disait que n’étant pas là, il serait quand même au plus près de moi. Et il l’a été. Il l’a toujours été.
Depuis, c’est comme ça que je pense à lui, c’est comme ça que je peux le décrire. Il n’est plus mon petit frère, et bien souvent dans cette vie c’est lui qui m’a tenu la main, il est un homme dont la singularité, à la limite de l’autisme dans certains cas, n’efface jamais la valeur et la générosité. Il est là, vous croyez qu’il ne vous a pas entendu, et d’un coup il s’éveille à la lumière du discours, il vous dit le propos juste, et il vous donne le sens de ce qui vous manquait, il vous permet d’y croire, d’avancer. J’imagine bien qu’il n’est pas comme ça avec tout le monde, et que parfois son côté lunaire peut encore en gonfler certains, mais que voulez-vous, il est alors en train d’établir des connexions qui, pour le commun des mortels, demeurent inaccessibles, entre le trivial et le céleste, et il pourra le faire pour vous aussi, pour tout ce qu’il aura à vous écrire, parce qu’il a les mots et la manière, il a le talent pour ça, unique, et il a, ça c’est incontestable, toute la classe nécessaire. 



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