IN CORSICA

L'Appel au Sommet pour les deux rives de la Méditerranée Par Laurent Dominati


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 29 Juin 2019 | Lu 61 fois | 0 commentaire(s)

France, Italie, Espagne, Malte et Portugal pour la rive nord, Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Lybie pour la rive nord, répondront à l’Appel au « Sommet pour les deux rives de la Méditerranée » d’Emmanuel Macron, les 23 et 24 juin prochain, à Marseille


Emmanuel Macron à Bastia le 7 février 2017 par Rita Scaglia
Emmanuel Macron à Bastia le 7 février 2017 par Rita Scaglia
 
Soit, il ne s’agit que de la Méditerranée occidentale. C’est déjà quelque chose. L’Union Pour la Méditerranée ayant montré ses limites, il fallait reprendre une initiative, au risque de limiter ses ambitions. Aussi, Emmanuel Macron, mettant ses pieds dans les pas de ses prédécesseurs, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, qui avaient peut-être vu trop grand, a repris l’idée du « Dialogue 5+5 », des rencontres plus ou moins régulières entre les dix pays de la Méditerranée occidentale. Avec un peu plus d’éclat, il avait annoncé ce sommet en 2018, y associant la région Sud et Renaud Muselier, qui avait organisé avec succès une conférence internationale sur « la Méditerranée du futur », pour ouvrir les débats à la société civile et aux élus locaux.
Chacun des dix pays sera représenté par une délégation menée par un représentant de la société dite civile, choisie par les gouvernements (pour la France Patricia Ricard, présidente de l’Institut Océanographique Paul Ricard). Cinq thèmes ont été retenus : culture, jeunesse et éducation, environnement, énergie, économie.
Cette fois, ont été invités l’Union Européenne et l’Allemagne, pour éviter qu’elles ne sabotent l’initiative, comme cela s’était passé pour la création de l’Union Pour la Méditerranée. S’y ajoutent la Banque Européenne d’Investissement, la Banque Mondiale, l’OCDE, la BERD, et bien évidemment l’Union Pour la Méditerranée, qui traine sa nostalgie.
Les thèmes ont été choisis pour éviter les questions qui fâchent. Pas les migrations, pas la démocratie, ni les droits de l’homme, la criminalité organisée, la drogue, les dépenses d’armement, le terrorisme, les droits des femmes, la corruption, la liberté de la presse... Sur tous ces sujets, le silence, quand bien même pourraient-ils être évoqués, vaguement, en aparté. Un rien pourrait vexer. Se taire, parfois, peut permettre d’être utile.Et puis qui aurait l’auréole assez large pour donner des leçons et des conseils aux autres ?
Car avant de parler des sujets qui fâchent, il y une urgence : sauver la Méditerranée. Car la Méditerranée se meurt.
150 millions de riverains, 175 millions dans vingt ans, sans compter les 275 millions de touristes, alors que 31% des villes de plus de dix mille habitants qui vivent sur ses rives n’ont pas de station d’épuration. 5000 km de littoraux seront urbanisés en plus d’ici 2025. 85% des déchets de la Méditerranée viennent de la terre,et 95% des déchets sur les plages et en mer sont du plastique. Dans cette eau plastique, l’écosystème est partout en péril, 20% des espèces de poissons sont déjà menacés d’extinction. Le taux officiel de surpêche est de … 91%. Dans dix ans, on aura plus de chances d’y pécher des canards de salle de bain fabriqués en Chine que de rougets-barbe.
 
Chaque année, les destructions font plus qu’augmenter et se répéter, elles se multiplient, s’amplifient, croissent de façon exponentielle sur un champ de mer de moins en moins résistant : il faut un siècle à la mer pour se renouveler. Au large de la Corse, une île de déchets. Emotion, puis le silence.
 
La Méditerranée représente 30% du commerce maritime mondial ? Réjouissons-nous : les échanges vont croitre de 15% par an. D’ici trente ans, les besoins en énergie dans les pays riverains du sud augmenteront de 100%, l’exploration sous-marine de gisements pétroliers et gaziers s’intensifie, l’exploitation est proche. Nul doute que ce sera un succès, et qu’il pourrait tourner en désastre.
 
Est-il possible que ce sommet des Deux Rives débouche sur quelque chose, avant que la mer ne se transforme en souvenir ?Plutôt que d’attendre un testament, les participants au Sommet des Deux rives feraient bien de prononcer un serment. Pas une de ces déclarations finales diplomatiques que l’on oublie sans même les avoir lues, mais le serment de respecter une Charte. Comme celle des Nations Unies, celle de l’Union européenne, ou mieux encore, comme celle de la Convention Européenne du Conseil de l’Europe. Comme cette dernière, la Charte pour la Méditerranée aurait une valeur juridique, elle serait contraignante pour les Etats et leurs gouvernements. Un Comité de la Charte, serait chargé du suivi des engagements de chaque Etat. Il s’appuierait sur un réseau de collectivités locales, d’associations, de citoyens.
Ecrire la Charte, c’est facile. Il suffirait, pour la France, de demander par exemple, à Barbara Cassin, un nom qui signifie quelque chose, une philosophe académicienne qui travailla aussi pour la Commission de réconciliation sud-africaine. Ou encore à Jean Paul Costa, ancien président de la Cour Européenne des Droits de l’homme, qui enseigna à Tunis et à Rome, de proposer un avant projet. A la rentrée ce serait fait.
 
En attendant, quels engagements les chefs d’Etat et de gouvernement réunis au Sommet des Deux rives pourraient-ils prendre ? Tout de suite ? 
 
1. Assurer un suivi de la qualité des eaux, y compris en haute mer, et une évaluation pour tous les pays. 
2. Viser la dépollution plastique et le zéro plastique, avec une interdiction progressive généralisée. France, Italie, Maroc, Algérie, Tunisie, Espagne en ont formulé le vœu. 
3. Amorcer un droit spécifique à la Méditerranée, notamment pour le contrôle des navires. Uniformiser les systèmes d’information sur le trafic maritime. 
4. Edicter des normes communes pour tous les pays riverains, faire appliquer les accords déjà existants, par la Convention de Barcelone, par exemple en ce qui concerne les eaux de cales et des boues.
5. Créer un partenariat Euro-Méditerranée pour la gestion des déchets et le traitement des eaux. 
6. Assurer un transfert d’informations, de données, et de technologies. 
7. Edicter une politique de la pêche commune. 
8. Systématiser les recherches sur l’effet des polluants sur les milieux marins. 
9. Décider et financer la création d’aires marines protégées à l’exemple de ce qui s’est fait en Europe, sur l’ensemble du bassin méditerranéen.
10. Créer un fonds international spécifique. Alimenter ce fonds par des contributions des Etats membres et des participations des touristes (10 € par touriste, ce serait aujourd’hui 2.7 milliards, demain 5 milliards par an. Le niveau de financement de la Berd de projets dans le domaine de la protection de l’environnement en Méditerranée n’est que de 2 milliards).
 
 
La Méditerranée doit être sauvée. C’est une obligation immédiate. Les succès remportés ici et là se reproduiront ailleurs, à l’identique, et en engendreront d’autres, comme des vagues, comme des ondes, enfin, positives. Ce qui marche à Nice et Barcelone peut se répéter à Alger et Tunis. Ce sommet ne résoudra pas la crise en Algérie, la panne économique tunisienne, la culture de la drogue et les trafics en Mauritanie et au Maroc, la guerre civile en Lybie. Ni la crise en Catalogne, l’abandon du sud italien, la tutelle bureaucratique française, la puissance de la criminalité organisée et internationale. Il ne fera pas grand-chose pour la démocratie, les droits de l’homme ou la liberté de la presse. Il ne sera pas utile aux migrants, n’effrayera pas les vendeurs d’hommes, les passeurs, les seigneurs du crime organisé, les corrompus et les corrupteurs des deux rives. Alors la seule excuse à ce silence gêné serait au moins de réussir dans ce domaine : la survie de la Méditerranée. Là, une coopération concrète, financière, juridique, technologique, scientifique, culturelle est possible. Tout de suite. Et cette coopération permettra de réaliser des projets économiques et technologiques innovants. La France devrait en prendre l’initiative. Elle est la première puissance méditerranéenne. 
 
Par où commencer ? Par la Corse ! Soit, il y a la Région Sud, qui se veut en première ligne. Elle a raison. Elle a créé le Forum Méditerranée du Futur. Elle a plusieurs des plus grands ports de Méditerranée. Elle est, pour le petit hexagone, la façade méditerranéenne. Mais la Corse est en pleine mer. Elle au cœur de la Méditerranée. Elle a besoin d’un projet mobilisateur, innovant, un projet qui la grandisse. Et l’Etat peut dépasser les querelles de susceptibilités et de blocage par une grande politique. On se souvient ainsi de la déclaration d’Emmanuel Macron à Bastia le 7 février 2018 : « La France doit retrouver le sens d’une vraie politique méditerranéenne… C’est notre intérêt culturel, géopolitique et stratégique. Et la Corse doit jouer un rôle dans celle-ci. Je souhaite faire de la Corse la pointe avancée de la politique méditerranéenne de la France. »D’ailleurs, une politique méditerranéenne de la France sans la Corse, est-ce pensable ? Jamais depuis des siècles. La Corse doit être le modèle de la défense de la biodiversité en Méditerranée. Elle doit être l’exemple à suivre, en matière d’innovation, de start-up pour l’énergie, pour le traitement des déchets, pour le traitement des eaux, pour l’économie bleue en générale. Dans ce domaine, l’Université de Corse doit être un centre de réseaux. Elle doit être aussi un centre des langues romanes, un centre des langues de Méditerranée, car tout se tient : culture, science, économie, écologie.
 
Le Sommet des Deux rives est une bonne idée. Comme l’Union Pour la Méditerranée. Mais le temps passe. Et si les bonnes idées ne devaient succéder qu’aux bonnes idées sans aucun résultat, alors on chercherait les responsabilités entre les impuissants, les incapables, les indifférents et les imbéciles. Dans les décombres d’une immense déchetterie marine.
On dira : mais il y a la guerre civile, les rivalités politiques, la crise migratoire, la pauvreté, la mort et la misère. Il y aura encore la mort et la misère si les discours s’épuisent comme les bonnes volontés. Il y aura encore plus de morts dans une mer morte. Mais il y aura une chance de résoudre les crises par l’exemple du droit, de la confiance, et de la coopération. 
Tel qu’il est annoncé et programmé, il n’y a, a priori, pas grand-chose à attendre de ce Sommet. Sauf une initiative française. Forte. Très forte, avec des ambitions qui la dépasseraient et qui l’honoreraient. 
 



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