IN CORSICA

L'Etat-Paillote Par Laurent Dominati


Rédigé par Constant Sbraggia le Dimanche 30 Juin 2019 | Lu 625 fois | 0 commentaire(s)

400 licenciements annoncés, 82 paillottes fermées, le Comité des paillottes annonce qu’il ne cédera pas, un paillotier se dit prêt à mourir pour la cause, tandis que la Préfète, drapée dans le droit des plages à disposer d’elles-mêmes, répète que sa mansuétude a des limites. Si le Padduc ne change pas, dit-elle, elle sera contrainte d’appliquer la réglementation décidée par la Collectivité de Corse.


photo Rita Scaglia
photo Rita Scaglia
Ladite Collectivité, prompte à accuser l’Étatjacobin, oublie de lui nier la propriété du domaine maritime (un vol unilatéral de Colbert appliqué partout dans le royaume), demande un moratoire. L’un se récrit qu’un Padduc ne se modifie pas en trois mois, l’autre qu’il a fallu dix ans pour écrire ce très contestable chef-d’œuvre. Tellement contesté que les avocats rétorquent qu’il est en passe d’être annulé. Partiellement seulement, contre-rétorque-t-on aussitôt. Chaque vague d’arguments chasse l’autre, la température monte comme celle de l’eau sur les plages encore désertes, alors que l’été et les touristes approchent, et que le fantôme du préfet Bonnet, le premier à avoir fait des paillotes le symbole de l’État, agite son ombre et son briquet fatal. 
J’avais eu l’honneur, avec Nicolas Sarkozy et François Bayrou (quelle compagnie !), de défendre à la tribune de l’Assemblée nationale une motion de censure contre le gouvernement d’alors, celui de Lionel Jospin, et de son ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, accusant un gouvernement aussi ridicule avec son préfet pyromane, qu’incapable dans la poursuite des assassins du Préfet Erignac. Quand on met le poids de l’État dans les paillotes, on oublie de le mettre ailleurs. La Justice par exemple. La France est le pays qui investit le moins dans la justice, en Corse comme ailleurs, et en Corse, ça se voit. 
L’État dit : je fais appliquer la loi. Les élus disent aux paillotiers : Voyez, ce n’est pas nous, c’est l’État. L’État réplique : je fais appliquer la règle que vous, élus, avez décidée. Il ajoute : Si vous voulez gérer les paillottes, je vous les donne. Rares sont les élus qui ont accepté, hommage leur soit rendu. (A Pietrosella, où je suis, c’est le cas) La plupart répondent qu’ils ne sont pas pressés, ni prêts, que c’est ingérable. 
La Préfète aimerait en rire, elle se retient. Elle a raison, parce qu’elle est préfète et que l’État a tort. Depuis trente ans, il aurait pu régler le problème. 
L’État a beau jeu : Vous vouliez édicter les règles ? Nous les appliquons. Vous voulez les appliquer vous-mêmes ? On les transfère aux volontaires. Il n’y a en a pas ? Changez les règles.
Mais l’État y gagne-t-il quelque chose ? La défense de l’intérêt général par exemple ? Vingt ans après Bonnet, cinq ans après la « victoire historique des Natios », le sort des paillottes n’est toujours pas réglé, ce qui révèle tout le reste. 
Dans le rapport exposé par la Préfète à l’Assemblée de Corse, il n’est pas question de la mer. Comme si on ne s’apercevait pas que la Corse était une île entourée d’eau. Il n’est pas question non plus de transport. Assez peu d’énergie. On parle beaucoup des services sociaux et des écoles. Jamais de la Justice, de la Police, de la Gendarmerie, encore moins de l’Armée ou des relations avec les pays ou iles voisines. Comme si la Préfecture se voyait en complément (concurrence ?) des collectivités locales et des élus locaux. 
Les paillottes ne devraient-elles pas dépendre de l’autorité locale ? L’État, - la justice – vérifiant qu’il n’y ait pas de favoritisme ou d’entente dans les attributions et autorisations, comme partout ailleurs. Comme au Havre, par exemple, ville chère au Premier ministre, où la municipalité vient d’autoriser 17 paillottes, dont trois nouvelles, sur 27 dossiers en concurrence, avec des concessions de sept ans. Et les planches de Deauville, sont-elles vraiment réglementaires ? Leur bois, exotique et rare, n’est-il pas menacé de disparition dans les forêts tropicales ? Ne portent-elles pas atteinte à la nidification des crabes ? N’avaient-elles pas vocation à être retirées en hiver ? 
Si le Préfet de Normandie ne s’intéresse pas au trafic international du bois des planches de Deauville pourquoi faut-il un Préfet pour s’occuper des matelas de plage ? Les Préfets seraient-ils des chefs plagistes ? L’État est indispensable en Corse. Pas pour les paillottes. Il l’aurait été par exemple pour dire quelle était la portée réglementaire exacte du Padduc, ce qu’il n’a jamais fait, parce qu’il était incapable de la mesurer avant les interprétations du tribunal.
En se mettant au niveau de la paillotte, l’État se dévalue. Certes le Padduc est inepte, certes les Nationalistes se complaisent dans le demain et le surlendemain jusque dans l’impasse ; certes leurs prédécesseurs, ceux qui ont voté le Padduc, distribué l’argent des transports sans faire de route, oublié le plan déchet, supporté le retard énergétique, sont fautifs. 
Foin du passé : Quelle est l’ambition écologique de la France pour la Corse, la plus belle des îles de Méditerranée ? Quelle est son avenir économique à l’heure du numérique ? Quand Macron vient, on l’interroge sur le PLU. Et sur les paillottes, faudrait-il l’avis du Président? Centralisme excessif, recours à l’État excessif, attentes excessives des décisions et subsides de l’État. 
Il faut demander plus à l’État pour ce que lui seul faire faire, car il a beaucoup à faire. En Corse,et ailleurs. 
Il y a bien des dossiers brûlants : des hangars, des refuges, des voitures, des villas, et même des paillottes qui brûlent. Et bien des paillettes qui scintillent et des billets qui passent. Et bien des morts que l’on retrouve sur les routes, victimes de leurs fréquentations et non d’accidents. La vigilance de l’État pourrait s’exercer en maints endroits plutôt que sur les matelas. 
L’État et cette Collectivité Unique pourraient concentrer leurs énergies sur les boues plutôt que sur le sable, sur la pollution marine plutôt que sur douches de plage, l’énergie, les aires marines, les déchets, les transports, la gestion des ports et aéroports, les investissements dans la santé, les hôpitaux, la destinée des emprises militaires, sur le littoral, par exemple, comme à Aspretto. 
Voilà une idée : Ne pourrait-il s’interroger plus largement sur sa propre implication sur le littoral ? Que propose l’État pour la vocation maritime de la Corse et la gestion du littoral ? Car le littoral ne se réduit pas plus aux paillottes que le droit ne se résume aux AOT (Autorisation d’Occupation temporaires, papier administratif qui se convertit aussi en monnaie).
Qu’est-ce que l’État paillotte ? Un État qui s’occupe de l’accessoire et non de l’essentiel. Bien sûr il a beau jeu de dire que la règlementation doit être appliquée. On peut lui demander pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant. S’est-il interrogé sur la réattribution des délégations de service public maritime, au mépris des règles d’un tribunal de commerce, sur l’existence de deux chambres de commerce, (sur l’existence de deux préfectures dans une seule collectivité), sur le montant des taxes d’aéroport, sur la pollution en mer, dans l’air, celle des croisiéristes, la sienne, celle de l’EDF au Vazzio, qu’il étudie depuis vingt ans, sur l’état d’abandon de l’usine d’amiante, sur le remplacement des éoliennes du Cap, sur l’étrange augmentation de 26% de la construction de logements en un an, sur la multiplication de centres commerciaux démesurés, sur le manque de liaison entre Ajaccio et Bastia, entre Rome et la Corse, entre la Sardaigne et la Corse ? 
Soit, ces questions ne relèvent pas toutes de sa compétence, mais aucune ne lui est étrangère. 
On aimerait que la collectivité unique et l’État, au lieu de faire la guéguerre par paillotte interposée, se mettent ensemble à travailler pour l’avenir de la Corse. Il y a tant de belles choses à faire ! A commencer, en effet, par le littoral. Une Collectivité intelligente, audacieuse, entreprenante proposerait une loi littorale propre à la Corse, ce en quoi elle est compétente, puisque l’adaptation législative est déjà possible en ce domaine. Un État « stratège », comme il se prétend, devrait parler de l’exemplarité la Corse dans la Méditerranée, pour l’énergie, l’écologie, l’université, la formation, la mer dans son ensemble. Réussir la transition numérique en Corse, la transition écologique en Corse, l’établissement de l’État de droit permettrait de faire de la Corse un exemple plutôt que d’en souligner les caricatures, qui sont aussi des caricatures de l’État lui-même. 
Plus innovateurs que les administrateurs et les élus, les paillotiers ont eu l’intelligence d’écrire une charte pour l’entretien des sites et l’accueil des touristes. On ne saurait trop leur recommander d’accepter la carte bleue. Peut-être l’État sera-t-il sensible, comme tout le monde, au portefeuille. Après les grands débats, la sagesse des petits comptes. Car on le sent agacé de ces commerces rétifs au contrôle des plages et des comptes. Qu’on aimerait pourtant l’État attentif aux comptes.
Les postures de l’État quant aux paillotes sont légères. D’un État paillotte, tout s’envole. On l’aimerait plus ancré dans la terre, en Corse. A Paris, Nice, Toulon, Nantes et Marseille aussi d’ailleurs. Ce que l’on aime, ce ne sont pas les paillottes, ni le droit, ni la taille des matelas ou la dimension pas toujours réglementaire des grains de sable ; ce que l’on aime, c’est un art de vivre. En Corse comme en Normandie. Faites votre travail, celui pour lequel vous êtes irremplaçable. L’État à sa place, les paillottes le seront aussi.



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