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La jalousie, un désir totalitaire


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 3 Août 2018 | Lu 20 fois | 0 commentaire(s)

Comme les autres émotions, la jalousie nous renseigne sur nos besoins, nos faiblesses, notre inconscient, notre conception de l’amour et du couple. Malheureusement, c’est une mauvaise réponse à de très bonnes questions. Par Agathe André


Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet et Jane Birkin.  La piscine, Jacques Deray, 1969
Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet et Jane Birkin. La piscine, Jacques Deray, 1969
Il est des amours aux demandes sans fond, des amours broyeuses d’exigences, tyranniques et invivables. Ainsi sont celles où la jalousie fait son nid. 
La jalousie est inhérente à l’humain, dès la petite enfance, quand le petit réalise qu’il n’est pas l’objet de toutes les attentions de ses parents. On va le rassurer, l’éduquer, lui apprendre que ce n’est pas parce qu’il n’est pas le nombril du monde qu’il n’existe pas, qu’il ne compte pas. Inhérente à l’humain donc, pas à l’amour : « Il est jaloux, ça prouve qu’il m’aime » entend-on souvent. Non, la jalousie ne garantit ni l’amour, ni le rend plus vrai, c’est un regard malade sur le monde. Une forme de paranoïa qui n’a besoin de rien pour naître et s’amplifier.  Ni d’indices, ni de preuves. Portée par l’obsession d’un rival en embuscade, elle s’hypertrophie de sa propre dynamique : suspicions, intrusions, agressivité, contrôle, manipulations, harcèlement. C’est « l’enfer de l’imagination » passée au crible des failles identitaires et qui cherche la complicité de l’autre pour s’épanouir. La jalousie, lorsqu’elle devient système, est l’arme la plus puissante pour détruire radicalement une relation et aliéner les êtres qui y sont impliqués. 
S’il est un auteur qui l’a scrutée, éprouvée, mythifiée, c’est bien Marcel Proust. Il plonge dans « ce démon qui ne peut-être exorcisé et qui revient toujours, incarné sous une nouvelle forme », il invente la jalousie de l’escalier, comme on le dit de l’esprit. La Prisonnière(1) est le récit de l’amour possessif que le narrateur éprouve pour Albertine. Il la fait surveiller, la soupçonne, essaie de la retenir: « Et pourtant je me rendais compte qu’il y avait longtemps que j’aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était entrée pour moi dans cette période lamentable où un être, disséminé dans l’espace et le temps, n’est plus pour nous une femme, mais une suite d’évènements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles. Une fois cette période commencée, on est forcément vaincu. Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes parts par les limites de l’imagination, et où la jalousie se débat si honteusement ». Elle déborde, s’invite, s’incruste à toute heure et partout. «Le plus extraordinaire dans la jalousie c’est de peupler une ville, le monde, d’un être qu’on peut n’avoir jamais rencontré, décrit Annie Ernaux (2). La jalousie rend fou, réveille des sentiments archaïques, des envies de meurtres et de représailles: « Je n’étais plus le sujet de mes représentations, poursuit-elle,j’étais le squat  d’une femme que je n’avais jamais vue. Dans ces moments, je sentais remonter la sauvagerie originelle,  j’entrevoyais tous les actes dont j’aurai pu me rendre capable si la société n’avait jugulée en moi les pulsions, comme par exemple, décharger sur cette femme un revolver en hurlant « salope ! ». Ce n’était pas l’autre femme finalement que je voyais à ma place, c’était surtout moi telle que je ne serai plus jamais, amoureuse et sûre de son amour à lui. Oui, je voulais le ravoir. » Et venger l’échec amoureux. 
Nous l’avons tous expérimenté, c’est quand on s’aperçoit que l’autre nous échappe, que quelque chose vient réactiver l’irrationalité du désir : là, cette femme qu’elle ne connaît pas, cet homme qu’elle a quitté et qu’elle n’aime plus en désire une autre. Et c’est insupportable. Le nouvel objet du désir de l’ex, est tantôt paré de toutes les qualités -c’est forcément une femme plus belle, un homme plus fort, le meilleur cul, le meilleur coup qui soient, et nous sommes peu de choses à leurs côtés, tantôt « la dernière des salopes » ou « le dernier des cons », une idiote, un moins que rien. « Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour » (3). Un amour-propre qui passe perpétuellement du complexe d’infériorité au sentiment de supériorité. « L’envie désire ce que l’autre a, ce que l’autre fait, ce que l’autre est, alors que la jalousie désire que l’autre ne désire pas autre chose que nous» (4). Le jaloux, shooté aux discours amoureux qui se bétonnent de « jamais » et de « toujours », est hanté par un rêve de permanence, un fantasme d’éternité: l’amour et le désir deviennent un dû. On veut du même et pour toujours.
La jalousie revisite le triangle amoureux et crée un tiers réel ou supposé dans une relation qui tourne en rond. Lorsqu’elle anticipe l’infidélité, ou parfois naît d’elle, la jalousie tient tout un système. Or un système bien tenu est un système malade, névrosé. Si l’autre ne donnait pas prise à la jalousie de son partenaire, ça ne fonctionnerait pas. « Tomas je n’en peux plus, dit Tereza, je me suis interdit d’être jalouse, je ne veux pas être jalouse mais je ne peux pas m’empêcher, je n’en ai pas la force. Va te laver la tête, tes cheveux puent le sexe. Voilà je ne sais combien de nuits que tu me fais respirer le sexe d’une de tes maîtresse (...). Tomas n’avait pas la force de maîtriser son appétit d’autres femmes. Pour apaiser sa souffrance il l’épousa. L’amour entre lui et Tereza était certainement beau mais aussi fatigant : il fallait toujours cacher quelque chose, dissimuler, feindre, réparer, la consoler, lui prouver continuellement qu’il l’aimait. Subir les reproches de sa jalousie, se sentir coupable, se justifier, s’excuser. Ils s’étaient créé un enfer mutuellement »(4). 
Tereza se complait dans un masochisme conjugal : sa jalousie s’épanouit avec la complicité d’un homme incapable de mettre fin à ses amitiés érotiques. Ils fonctionnent ainsi depuis le début. C’est leur façon d’être ensemble, la structure de leur couple, et ils ne peuvent plus s’en dépêtrer. Ils sont mal ensemble, mais ils ne savent pas faire autrement. Tomas a imposé son mode d’être, Tereza a accepté de perdre le sien et elle souffre comme un chien.
Si l’on s’en tient à l’autre comme miroir, le couple devient le lieu de toutes les attentes, donc de toutes les déceptions. Je m’accroche par tous les bouts de moi-même à cet autre qui me garantit, moi. Sans lui, sans ce couple que nous formons, je ne suis rien. J’étouffe mais il ne me donne jamais assez. En dépendant de l’autre, on dépend des circonstances extérieures. Et cette dépendance s’avère le pire ennemi pour soi-même.
Contrairement aux besoins qu’il est possible de combler s’il sont formulés, la jalousie est une demande insatiable et liberticide, elle cherche à contrôler et priver l’autre de son autonomie. Le jaloux ne veut pas seulement jouir avec l’autre, il veut se l’accaparer. Il ne supporte pas l’idée que cet autre puisse rire ailleurs, puisse être et avoir ailleurs, puisse goûter la vie sans lui. Il se retrouve dans la position de l’enfant qui veut être le centre du monde. 
La jalousie est l’impossibilité de posséder des choses qui ne peuvent s’attraper -le désir et la liberté- et vient remplir tous les interstices de l’inconnu, calfeutrer les lieux où l’autre nous échappe, où l’autre demeure un mystère. Or l’autre, comme soi-même, est plein d’autres, il est mille et une facettes selon qu’il est au travail, qu’il fréquente des amis, qu’il pratique des activités... Reconnaître à l’autre des libertés qui ne sont pas les siennes, c’est affronter l’idée – terrible pour certains – que je ne suis pas tout pour lui et qu’il n’est pas tout pour moi, quelles que soient nos tentatives. Admettre cet interstice, où je ne suis pas, sera à l’origine de notre liberté à tous les deux. « La liberté dans un couple,explique Sophie Cadalen (5), se pense immédiatement comme un adultère autorisé. Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Si la fidélité est de s’engager à ne jamais tourner la tête d’un côté ou de l’autre, elle repose sur un postulat ambigu : « Je ne peux t’aimer qu’en ignorant les autres. » Là, c’est un amour qui n’a pas tellement confiance en lui et qui ouvre les vannes à la jalousie. L’amour ne survit pas longtemps en autarcie : à force de ramener l’autre à ce que je suis, de vouloir aimer, de vouloir être aimé comme le seul être contemplé, désiré et pensé, l’amour suffoquera et perdra sa raison d’être ». 
Le désir de regarder ailleurs, de séduire, n’est pas le passage à l’acte. « Le désir est désir de désir » disait Lacan. Il n’est pas désir d’aboutir systématiquement. Il se contente, généralement, de rester en suspend. Et combien même il se concrétiserait : l’amour sans risque n’existe pas. Aimer quelqu’un, c’est s’aventurer vers un lendemain que je ne maîtrise pas. L’autre et moi, ce n’est pas une trouvaille, c’est une rencontre, qu’on ne peut enfermer à double tour. La sexualité et le couple carburent au devenir, pas à l’acquis. 
Rien n’est garant de la pérennité. Ni le mariage, ni les enfants, ni la peur de la rupture ou d’un l’amour qui meurt. Et encore moins la jalousie qui cadenasse, entrave et étouffe le désir. 
Agathe André
 
(1)La Prisonnièreest le cinquième tome d'À la recherche du temps perdu
(2) L’Occupation, Annie Arnaux.
(3) Maxime de François de la Rochefoucaultd 
(4)Essai sur la jalousie, l’enfer proustien, Nicolas Grimaldi 
(4) L’Insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera
(5) Inventer son couple, Sophie Cadalen, Edition Eyrolles
 
 
 
 



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