IN CORSICA

La sodomie, un art de jouir?


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 7 Juillet 2018 | Lu 311 fois | 0 commentaire(s)

« Va bien te faire enculer ! » hurlait, hier encore, un automobiliste au type qui lui grillait la priorité pour bien signifier que c’était ce qu’il pouvait lui arriver de pire. « Enculé », l’insulte parabolique ultime, misogyne, homophobe, censée porter l’opprobre sur la sexualité du pénétré pour mieux l’avilir. L’occasion de retracer une petite épopée de l’enculade. Par Agathe André


L’histoire de la sodomie colle aux fesses de l’homosexualité. Pourtant, ce n’est pas une histoire de pédés. De nombreuses civilisations et cultures en ont fait un art de vivre individuel, social ou politique. Tantôt convoité, tantôt célébré, tantôt condamné, de tout temps, le trou du cul fascine.
S’il est difficile de dater la première sodomie, elle se pratiquait allègrement entre hommes et femmes chez les Sumériens, les Akkadiens, les Egyptiens et les Hindous, et n’était guère frappée d’interdit ou d’ironie, comme l’attestent de nombreux documents. 
Avec les Grecs qui survalorisent la masculinité et les liens entre garçons, la sodomie devient une valeur de l’érotisme, mais on ne peut guère s’empapaouter dans tous les sens : c’est le plus âgé qui pénètre le plus jeune ou s’en fait sucer. En vieillissant, les élèves deviennent les maîtres et pédiquent, à leur tour, les benjamins. Cet exercice des désirs et des plaisirs, construit sur un rapport hiérarchique générationnel où l’ancien est le dominant et l’adolescent le dominé, est donc conçu comme une épreuve initiatique, un rite de passage, relevant d’une  forme de transmission sexuelle. 
Chez les Romains, la valeur positive de la sodomie s’atténue largement, les clivages libre-esclave, actif-passifse superposant au clivage dominant-dominé : le citoyen libre, quel que soit son âge, ne se fait jamais prendre, c’est indigne, interdit et puni. Mais il peut faire ce qu’il veut de ses esclaves ou affranchis. La pénétration anale devient une affaire purement sociale. Pour autant, si l’on en croît les poèmes licencieux et les iconographies imagées de l’époque, elle continue d’être pratiquée entre les deux sexes, ici comme en Orient, et il est bien question de plaisir. 
Au Moyen Age, Dieu est peut-être amour mais il n’est guère anal. Le christianisme triomphe, les interdits bibliques servent de justifications aux Pères de l’Eglise pour condamner et réprimer sévèrement la sodomie. Sous le coup du « délit de l’épine du dos »est sanctionné comme « sodomite » quiconque pratique la fellation, la masturbation, le cunnilingus, le coït interrompu, la levrette, la zoophilie, l’inceste, etc. Bref, quiconque fait l’amour autrement que dans la position dite du missionnaire (face à face, madame dessous, monsieur dessus). La sodomie ou la « bougrerie » revêt, en sus, un rôle politique et alimente les luttes de pouvoir : ces termes servent à discréditer les hérésies albigeoises et cathares, qualifiées de déviances sexuelles, pour justifier tortures et bûchers. La chasse à la sodomie devient obsessionnelle et d’une violence rare, d’autant qu’elle contribue, avec le célibat et l’onanisme, à plomber la natalité à une époque où la peste prive déjà l’Europe de la moitié de sa population. On continue, bien sûr, de s’empétarderen cachette au rythme des fabliaux populaires, comiques et grivois qui chantent la gloire du foutre, des culs, des trous et des fentes.
À la Renaissance, on redécouvre l’esthétique de la sodomie en même temps que l’Antiquité, et la pénétration anale devient le privilège de l’élite et des dominants, « le beau vice » à la mode dont on se vante. La sodomie demeure passible du bûcher pour le peuple, mais elle est considérée comme le summum du chic et le comble de l’élégance à la Cour, chez les Princes et les mignons. Arrive le siècle des Lumières : « assujetti aux surenchères ascétiques de la Réforme et de la Contre-Réforme, l’âge classique inflige au plaisir sexuel une répression sauvage à laquelle n’échappe que les grands du royaume, relate le chercheur Pierre Jean-Marc de Biasi, face à un christianisme divisé qui ne se réconcilie que dans la haine de la volupté, Eros est condamné à se faire libertin, puis philosophe, incrédule et athée. Le plaisir devient dissident ».Les interdits moraux et sexuels de l’Eglise paraissent totalement absurdes : la sodomie devient l’expression d’un monde sans dieu. « Sade se glisse dans les fantasmes extravagants de l’Inquisition et de ses manuels de confessions, pour les revendiquer comme un modèle d’érotisme sans tabou : Comment combiner d’un seul mouvement sodomie, inceste et sacrilège ? Il suffit de se faire enculer par son fils avec une hostie dans le cul, dira-il ».  Sade investit ainsi la sodomie comme une arme de destruction intellectuelle, alors que l’on s’adonneà tous ses fantasmes dans les temples de la luxure : violer une religieuse, uriner sur une naine, se faire prendre par une fille harnachée d’une verge artificielle, subir les caresses des nouveaux appareils à électrisation vaginale et anale…Des orgies réservées à l’élite, le reste de la société subissant, tout au long du 19ème,  les restrictions bourgeoises et puritaines du Code civil. La notion d’homosexualité, assimilée à la sodomie dans l’imaginaire collectif, est inventée en 1869 pour désigner une maladie mentale, une perversion, et installer durablement l’homophobie contemporaine. Et ce, malgré les diverses formes de sonnets du trou du cul d’Apollinaire, Verlaine, Genet ou Rimbaud et surtout, malgré le tournant radical qui s’opère au 20èmesiècle avec les découvertes de la psychanalyse. Freud ne milite pas pour la sodomie qu’il considère comme une déviance, mais il apprend au monde que le plaisir anal existe comme une structure qui fonde la psychologie individuelle. Ce stade anal est le moment où l’enfant commence à maîtriser ses sphincters, où l’anus devient une zone érogène : il découvre le contentement que lui procure le fait de retenir ou d’expulser ses matières fécales, sous l’influence de l’exigence de propreté de ses parents. Ces derniers imprimeraient la notion de saleté et le sentiment de dégoût, créant chez l’enfant l’assimilation de ses rejets à un plaisir défendu, à l’interdit. Consciemment, ce stade anal est généralement dépassé. Inconsciemment, en revanche, iln’y a pas de temporalité et ces méandres symboliques s’inscrivent dans la psyché. S’il y a du plaisir à laisser sortir, pourquoi n’y en aurait-il pas à laisser rentrer ? 
L’anus, zone de passage, donc, entre le pur et l’impur, frontière anthropologique de la transgression : il se purge, il s’enfile. Autrement dit, sorti de toute considération morale ou religieuse, l’appétence ou non pour la sodomie peut tout aussi bien dépendre du rapport qu’on entretient avec son corps, ses excréments et sa représentation de l’hygiène, bien que l’argument sanitaire ne tienne pas : pourquoi la merde serait-elle plus sale que l’urine, la salive ou la sueur ? 
La sodomie peut faire mal, mais c’est un mal qui peut faire beaucoup de bien, tant l’anus se trouve à proximité des zones érogènes génitales. Octavie Delvaux, auteure d’excellentes fictions érotiques décrit cette ambivalence à merveille (1): 
« Excitée et dilatée comme elle l’était, c’était le moment où jamais de tenter une sodomie dans les règles de l’art. Stanislas dû le comprendre puisqu’il appuya la tête replète de son pénis sur l’œillet glissant. Mais il ne s’enfonça pas avant d’avoir entendu Charlotte. Il lui chuchota au creux de l’oreille, un mot, juste un mot, sur le ton d’une question : Oui ? Et Charlotte lui retourna son oui, enrouée de désir. Puis, elle ne pensa plus rien quand la verge se mit à distendre son anus récalcitrant et que les premières douleurs la saisirent. Son sphincter se resserrait machinalement. Elle reprit son souffle, se décontracta au maximum, attrapa la verge et la guida en douceur au-delà de la corolle resserrée. Le garçon engagea son gland, lentement, millimètre par millimètre, déplissant toujours plus l’anneau froncé. À mesure qu’il l’élargissait, la brûlure se faisait plus vive. Enfin, la douleur s’atténua pour laisser place à une sensation inédite. Plus il s’enfonçait, plus les vannes du plaisir s’ouvraient. Les ondes du plaisir clitoridien se propageaient plus loin que d’habitude. Elles investissaient le vendre de Charlotte, puis se répandaient par vagues dans tous ses membres. La puissance des sensations la suffoquait, annonçant l’orgasme. La jouissance arriva par saccades. » 
C’est dire si l’anus est le lieu d’un autre pucelage. D’une autre récompense sexuelle. La sodomie est un art de la baise qui permet d’accéder à d’autres jouissances, qui exige pour l’un l’abandon autant que la maîtrise de soi, pour l’autre un savoir-faire quelque peu ritualisé. On ne se reproduit pas par l’anus, et c’est bien là toute sa dimension érotique, ludique, libératrice.
Avec l’invention de la photographie, puis l’essor de la pornographie actuelle qui exhibe parfois jusqu’à des quadruples pénétrations anales -extrêmement douloureuses, à la limite du sadisme- pour répondre à la surenchère de l’industrie du X, la pratique de la sodomie s’est banalisée. Paradoxalement, bien plus dans les sociétés répressives et les régimes fondamentalistes que dans les sociétés dites libérées. Dans les cultures où l’hymen est l’honneur de la famille, les filles préfèrent user de la fellation et se faire prendre par derrière pour conserver leur « pureté » vaginale, plutôt que de risquer une mort sociale absolue si l’on venait à découvrir qu’elles ne sont plus vierges au mariage. Comme quoi le curseur de la pudeur et de l’hypocrisie charnelle est à géométrie variable selon les cultures : la liberté sexuelle d’une civilisation ne se mesure pas à son degré de tolérance à la sodomie. 
À l’aube du troisième millénaire, qu’elle soit pratiquée par des hétéros, des gays ou des lesbiennes, la sodomie n’a ni dominant, ni dominé, ni passif, ni actif et il n’y a pas plus de honte à pénétrer le ou la partenaire de son choix qu’à en être pénétré. Si le rapport de force se situe au détriment du pénétré, on appelle ça un viol. 
L’anus est universel, ce qui assez rare pour être relevé, et ouvre la voie à des fantasmes, des explorations et des plaisirs sexuels spécifiques. Aussi, ceux qui nous invitent à « bien aller nous faire enculer ! »ont donc tout intérêt à découvrir cette terra incognitade leur anatomie, à titiller leur prostate puisqu’ils sont si fiers de leurs couilles ou à méditer sur les peurs et les tabous qui sont les leurs.


(1) Sex in the kitchen, Octavie Delvaux, Editions La Musardine
 
 



Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 7 Juillet 2018 - 15:04 Dans la tête de Laurent Lantieri



Dans la tête de Laurent Lantieri

07/07/2018 - Constant Sbraggia

La sodomie, un art de jouir?

07/07/2018 - Constant Sbraggia

dDésir d'ersatz par Agathe André

05/01/2018 - Constant Sbraggia

Récit d'une jeunesse révoltée

18/11/2016 - Constant Sbraggia

Partager ce site


2 € Achetez en Ligne !
Facebook
Twitter
Rss