IN CORSICA

Le Kiosque de Jean Rouaud Par Constant Sbraggia


Rédigé par Constant Sbraggia le Dimanche 30 Juin 2019 | Lu 54 fois | 0 commentaire(s)


 
Kiosqueest un grand livre. C’est d’abord ce qu’il faut en dire. De ceux dont la musique continue de jouer en nous après qu’on les a refermés. Pour le coup nous sommes invités à fréquenter le kiosque de la rue de Flandre où Jean Rouaud a vendu des journaux de 1983 à 1990. Les habitués, ont le pittoresque du genre, un kiosque c’est comme un bistrot, leurs destins mis à nu les rend attachants. Ils deviennent de vraies amitiés à mesure que s’entremêlent le souvenir d’un Paris qui n’est plu, celui qui précède le grand chambardement qu’opèrera le XXIe siècle, l’évocation d’événements, petit ou grands, qui appartiennent à l’Histoire, à la nôtre, et plus encore cette multitude de détails qui racontent la condition humaine. En page de garde Rouaud invoque Desnos : « Vous tous camarades de la rue de Flandre ». Une autre vérité surgit au hasard d’un paragraphe lorsqu’il nous renvoie à l’épitaphe sur la tombe de Breton : « Je cherche l’or du temps ». Mais l’essentiel reste le style de l’auteur (« Le style est autant sous les mots que dans les mots » nous rappelle Flaubert), tous les personnages n’étant que les excroissances du désir profond d’humanité qui gouverne l’auteur. Ce à quoi tient la magie de ce roman autobiographique. « Comme si cette idée du temps présenté comme un effacement n’était qu’une farce » (page 264). Avec empathie (« Comme je leur dois à tous. Comme ils m’ont aidé à me concilier le monde ») et discernement (« La une des quotidiens fournissait matière à controverse. La presse n’ayant pas de suite dans les idées, abandonnant du jour au lendemain ses indignations (la période de deuil dans un journal dure 24 heures), il fallait faire preuve d’une réactivité formidable et d’un esprit omniscient (en gros endosser les métamorphoses d’un éditorialiste) pour commenter à chaud l’aggravation du chômage (entre fatalisme et propositions du style remettre les poinçonneurs dans le métro), la guerre au Liban (bien retenir qui est l’allié de qui, entre druzes, maronites, pro-syriens, chiites, ce qui changeait tout le temps), le conflit israélo-palestinien (à éviter), la dette américaine (le diable impérialiste mais il y avait toujours quelqu’un pour rappeler le 6 juin 44 {…}), Jean Rouaud ranime P., celui avec qui il travaillait au kiosque, acteur jadis témoin en ces années 80 de l’histoire de la presse ; M. peintre maudit qui voudrait vivre de sa peinture ; Chirac, le SDF ainsi surnommé parce qu’il espère que la mairie de Paris lui octroiera un logement ; Elvis, sosie idolâtre du King.
Il faut ajouter les immigrés de tous les continents qui constituent la population mélangée du 19e, Paris à cette époque accueillait les réfugiés Pieds-Noirs, vietnamiens, cambodgiens, libanais, yougoslaves, turcs, africains, argentins… C’est finalement une époque ressuscitée, dont les aspects critiquables – Jean Rouaud ne les élude pas, on l’aura compris – qui exhale le parfum inespéré des saisons perdues. La justesse du ton (outre le talent) tient probablement à ce qu’en ces années 80 Jean Rouaud se trouve sur la frontière indicible d’un destin littéraire, situation incertaine qui aurait très bien pu faire de lui un cabossé de la vie à l’image de ses compagnons du Kiosque.
La fin est inattendue. Inattendue en ce qu’il semblait improbable que l’auteur d’un récit d’une telle richesse trouvât une fin satisfaisante pour le lecteur, qui n’y verrait forcément que l’interruption fâcheuse de son plaisir. (Après tout Kiosque n’est pas de ces romans qui déroule la suite chronologique des événements). Or ce n’est pas le cas. Sans doute parce qu’elle ponctue le texte après qu’il a atteint son paroxysme. Elle se révèle en tout cas heureuse, cette fin. Heureuse au point d’oublier qu’elle met un terme à une lecture qu’on eut voulu continuer, mais qui ne tient qu’à nous de poursuivre rue de Flandre, dans les pas de Chirac, de Chagall ou d’Elvis. 
 
Kiosque
Jean Rouaud
282 pages
Grasset



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