IN CORSICA

Le grand emballement


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 8 Septembre 2016 | Lu 266 fois | 0 commentaire(s)

Société l'événement


Par Patrick Vinciguerra/photo Rita Scaglia

photo Rita Scaglia/In Corsica
photo Rita Scaglia/In Corsica
 
Des rumeurs, des témoignages contradictoires, et, dans la torpeur de l’été, ce qui au départ n’était qu’une simple bagarre entre des villageois et une famille d’origine marocaine a embrasé l’île. Dans un formidable tourbillon médiatique. La rixe de la crique de Sisco, sur fond de polémique autour du port supposé d’un burkini, a attisé des tensions déjà vives entre Corses et communauté musulmane. Comme quelques mois auparavant à Ajaccio, le pire a sans doute été évité. Jusqu’à quand ?
 
Lupinu, ce dimanche, est plus désert encore qu’un dimanche habituel. Quand, à l’heure du déjeuner, sous un soleil de plomb, déboule une foule de deux cents à trois cents personnes, le calme est de ceux qui précèdent les tempêtes. Soudain, au pied des HLM, les « on est chez nous », « Arabi fora » déchirent le silence.  Sonia[[i]]url:#_edn1 regarde tranquillement la télévision, avec ses enfants, tous nés en Corse. Elle a cinquante ans, et elle aussi a passé la majeure partie de sa vie dans ce quartier populaire du sud de Bastia. Sonia est blessée. Rencontrée dans le café social « A Tramandera » (la transmission) de l’association Ava Basta, boulevard Auguste Gaudin, elle raconte. « Quand sous mes fenêtres, j’ai entendu les cris, les insultes – mort aux arabes, envoyez-nous vos hommes, on les attend –, ça m’a fait mal, j’en ai eu les larmes aux yeux. Surtout de voir dans la masse des gens, des jeunes qui fréquentaient les miens. Je leur ai demandé si c’était ma mort qu’ils voulaient, ils m’ont répondu : non, madame, ça ne s’adresse pas à vous. Je ne comprends pas. » Peu avant cette descente à Lupinu, devant les grilles de la préfecture de Haute-Corse, une jeune fille affirmait au mégaphone qu’à l’origine de l’altercation de la veille à Sisco, « ce sont des femmes se baignant en burkini, des hommes armés de machettes... ». La machine à fantasmes s’emballe. Les dépêches évoquent une « rixe entre communautés corse et maghrébine », formule reprise en boucle par les médias. Alors que les circonstances de ces événements demeurent floues, les politiques ne se font pas prier pour réagir. Dans un communiqué, les présidents du Conseil exécutif et de l’Assemblée de Corse appellent « solennellement au calme », mettent en garde contre « toute logique de bouc émissaire ». Mais Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, pourtant tous deux juristes, évoquent imprudemment des « actes violents (…) assortis, selon les témoins sur place, d’une revendication explicitement communautariste, voire religieuse ». La palme de l’hystérie revient à la fédération Les Républicains de Haute-Corse qui dénonce ni plus ni moins « un groupe de barbares islamiques armés jusqu’aux dents ». Une voix plus mesurée émerge toutefois de ce concert de déclarations incandescentes, celle de Pierre Savelli, le maire de Bastia : « Une enquête est menée par la gendarmerie (…) Dans l’attente des résultats de cette dernière, j’appelle la population à la plus grande retenue. Évitons les anathèmes et les mises à l’index de l’ensemble d’une communauté, qui plus est, dans cette période de tension ».
Les conclusions de l’enquête tombent trois jours plus tard, au terme d’une vingtaine d’auditions de témoins et cinq interpellations. Le procureur de la République de Bastia, Nicolas Bessonne, remet les choses à leur place : « Nous n’avons pas d’un côté des personnes radicalisées et de l’autre de méchants racistes. On a simplement d’un côté une surréaction villageoise, inappropriée, grégaire, et de l’autre une logique de caïds qui ont voulu privatiser une plage ». Les premiers agresseurs sont bien les trois frères de la famille d’origine marocaine, les premiers agressés sont bien les jeunes du village. Mais, au final, il ne s’agit que d’un banal fait divers. Une lamentable rixe comme il en survient tous les jours, en Corse comme ailleurs. Ni machette ni burkini, seulement des petits voyous. La justice se prononcera le 15 septembre. Sauf que le maire de Sisco, Ange-Pierre Vivoni, a déjà pris un arrêté pour bannir des plages de sa commune ce maillot de bain islamique qui fait tant parler. La polémique remonte jusqu’au Premier ministre au plan politique, jusqu’au Conseil d’État au plan juridique. Le mal est fait. La parole, y compris raciste, est libérée, les vannes sont ouvertes. Les réseaux sociaux dégueulent en cette fin d’été leur haine de l’autre, leur violence, leur intolérance. La Corse, qui n’en demandait pas tant, s’attire la sympathie de la fachosphère française, voire européenne. L’extrême-droite parle d’un peuple exemplaire, Marion Maréchal-Le Pen se fend même d’un tweet de soutien.
  L’histoire se répète. Sisco n’est autre que le remake des événements des Jardins de l’Empereur, quelques mois plus tôt à Ajaccio. Sans oublier l’affaire de l’école de Prunelli di Fiumorbu – des parents qui refusent à leurs enfants de chanter un couplet de la chanson Imagine en arabe – ou encore cette histoire surréaliste de ce professeur de corse menacé pour avoir appris à ses élèves que le mot baracucca (abricot) vient de l’arabe. Bien sûr les attentats qui ont ensanglanté la France pèsent, bien sûr des tensions existent partout, mais le malaise est bien réel. Le nier, le minimiser serait une grave erreur. La Corse est chauffée à blanc, la moindre étincelle semble en mesure de l’enflammer. Provoquer l’irréparable. Ghjiseppu Maestracci, le président d’Ava Basta, est inquiet. « Des gens, des maghrébins, qui pour certains ont toujours vécu ici, disent vouloir partir. Moi, que ce soit bien clair, je ne couvre pas les voyous – il faut que la loi passe –, mais il faut faire attention aux dérapages, à la surenchère. » La voix douce de l’ancien directeur d’école tempère à peine sa colère : « Comme à Ajaccio, après Sisco, des choses inacceptables ont eu lieu. Des expéditions punitives, des personnes que l’on course dans les escaliers, des pratiques indignes d’un peuple porteur d’humanité. » Avec le collectif antiraciste, et d’autres encore, comme les Muvrini, Ghjiseppu Maestracci a décidé de créer I Paceri per Viaghju (les semeurs de paix), une cellule de veille, d’alerte, de formation aussi. Pour prévenir.
Du côté des politiques, et principalement des nouveaux décideurs de l’île, ces affaires en cascade embarrassent. Ne pas heurter un électorat nationaliste soucieux avant tout de la préservation de sa propre identité, sans creuser le fossé entre les communautés corse et musulmane. Gilles Simeoni en est conscient : « C’est vrai, il y a un certain nombre d’incidents qui s’inscrivent dans un contexte général de tension.  Il faut, dans les semaines et les mois à venir, être très vigilant. Être présent sur le terrain, dans le débat, apporter des réponses. » Dans Corse-Matin, le président de l’Exécutif lâche : « Le peuple corse n’est pas reconnu, nous ne nous sentons pas en sécurité de ce point de vue. Parallèlement, la machine à intégrer qu’était la Corse est en recul aujourd’hui. C’est un constat, il y a de nombreux éléments qui contribuent à remettre en cause la cohésion du corps social. » L’Assemblée de Corse s’est d’ailleurs emparée de la question fin juillet et voté l’organisation d’assises autour du thème : « En Corse, quel modèle de société et d’appartenance citoyenne ? ». Vaste programme.
Les politiques ont une lourde responsabilité. Au-delà de l’incantation, des éléments de langage autour du vivre ensemble, il leur revient d’agir, de trancher parfois. Et surtout ne pas se laisser entraîner sur la pente glissante du populisme.       
     
 
 
 
[[i]]url:#_ednref Le prénom a été changé



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