IN CORSICA

Nicolas Torracinta, de la musique avant toute chose Par Marie Ferranti


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 29 Juin 2019 | Lu 64 fois | 0 commentaire(s)

Au bout d’un sentier en terre, il faut encore prendre un chemin pierreux avant d’arriver chez Nicolas Torracinta. Il est venu nous accueillir au bas de sa maison, Rita Scaglia et moi.


Marie Ferrati et Nicolas Torracinta par Rita Scaglia
Marie Ferrati et Nicolas Torracinta par Rita Scaglia
 
Nous grimpons un petit escalier qui embaume le jasmin, traversons une petite terrasse, puis un salon, gravissons une volée de marches et parvenons à la cuisine où Nicolas nous offre du café et de l’eau dans laquelle il presse un citron dont le parfum acide remplit l’air.  
 Nicolas a recommencé à fumer ce qui me fait penser au roman d’Italo Svevo, La conscience de Zeno,  qu’avait traduit Valéry Larbaud pour la NRF au début des années vingt du siècle dernier. L’éditeur avait supprimé les cinquante premières pages du chapitre intitulé « La dernière cigarette ». L’auteur racontait ses tentatives infructueuses pour arrêter de fumer. Cela nous amène à Trieste, dont Svevo était originaire et à  Léonor Fini,  évoquée il y a peu dans ces colonnes. Nous fumons en déplorant cette mauvaise habitude, alors que Rita se désole drôlement de ne pas fumer « une cigarette de temps en temps ». 
  Nicolas nous invite à nous rendre dans sa pièce de musique. Nous passons devant une petite porte grise qui donne sur l’appartement de sa grand-mère, disparue récemment : « Elle m’a élevé, dit-il. »  Ce deuil l’a décidé à s’installer dans la maison. Nicolas nous amène au dernier étage de la maison encore en travaux où sont entassés meubles et objets. Par trois marches de marbre on accède à une terrasse sur le toit,  éblouissante de lumière, qui domine toute la plaine brumeuse, l’Ile-Rousse, et la mer. Nous sommes dans l’ile intérieure. Mais cette lumière violente ne peut être longtemps supportée. Nous rejoignons la pièce de musique :  un piano droit, un Pleyel, qui a appartenu à une vieille tante, des guitares posées sur un pied, une table, deux chaises, une petite bibliothèque, ce qui  peut suffire à remplir une vie. Si l’on se penche par la fenêtre, on voit une petite cour, agrémentée de pots de fleurs colorées.
  Nicolas et moi nous installons face à face. Tandis que Rita nous photographie, nous parlons. 
  Cette maison abrite des histoires qui s’empilent et se découvrent comme ces petites pièces qui ouvrent sur d’autres. On pourrait se perdre ou se cacher dans ce labyrinthe. C’est ici que Nicolas compose toutes ses chansons. « C’est inspirant. Dans cette vieille maison, les couleurs changent selon les saisons. Qu’elle ait abritée notre famille depuis 1700, c’est à la fois hyper-rassurant et presque inquiétant, car elle garde quelque chose d’insaisissable. Quand nous étions enfants,  on avait peur, surtout la nuit. »
 Ils étaient trois enfants. Nicolas a une soeur aînée, Marina, et un frère cadet, Fanou,  qu’il n’est plus besoin de présenter.   
 
  J’avais vu souvent Nicolas jouer, mais je garde un souvenir particulier d’un concert de Diana Saliceti qu’il accompagnait alors. C’était à la cathédrale du Nebbiu. L’autel avait du mal à contenir les musiciens : Martial Paoli au piano, Miché Dominici à la batterie et Nicolas à la guitare. Le public était peu nombreux ce qui avait donné à cette soirée un caractère intime : on se serait cru dans une sorte  de club.  Diana  avait chanté un lamentu et j’avais été frappée par la délicatesse, la subtilité du jeu de Nicolas et surtout par la coïncidence entre le phrasé du lamentu et cette utilisation chez Nicolas du silence qu’il semblait distiller, ayant sans doute eu l’intuition, comme tous les véritables artistes, de cette leçon de Debussy: « La musique est le silence entre les notes ». 
 Ainsi, le chant corse s’était transformé en blues, transportant avec lui cette mélancolie étrangère. Dans l’obscurité vespérale qui baignait la cathédrale, il m’apparut que ce jeune homme, qui  avait l’air d’un ange, ne se bornerait pas longtemps à exalter seulement le talent des autres. Quand je découvris sa magistrale reprise de la mythique  Girl from the North Countryde Dylan, je compris qu’un nouveau chemin s’ouvrait à lui. 
  Dans la petite pièce de musique, il était temps de parler des influences. 
   Tout semble lié au lieu, à cet ancrage familial : le père de Nicolas est musicien et il jouait avec les frères Vincenti : « La culture musicale de mon père, c’est le jazz, dit Nicolas. » Son père, Marcel, que nous verrons un peu plus tard, a aussi été son maître ainsi que Freddy Olmeta, à qui il doit beaucoup. « Il m’a appris qu’on peut tout jouer, aborder tous les genres. »
  Nicolas rappelle que Santa Reparata est le village des Frères Vincenti qui, en dehors de leur propre musique, invitaient des musiciens de jazz manouche dans leur cabaret d’Algajola.  Selon Nicolas, il existe une culture musicale spécifique à cette région. « Les neveux des Vincenti, mon père, Stéphane Casalta, Jean-Claude Acquaviva est aussi originaire d’un village voisin. »
 Il est des lieux où souffle l’esprit.
 De l’héritage des frères Vincenti, qui allait des valses corses mélangées à d’autres genres, est née une culture du métissage : « J’allais au cabaret « Les trois guitares ». J’étais fasciné, absorbé par la musique, baignant dedans. »
  Il y avait aussi les disques : Dylan, les Beatles, Ella Fitzgerald... Ces musiques l’ont porté vers d’autres musiques : Les Beatles, vers Led Zeppelin ; Ray Charles, vers le blues. 
Très tôt, Nicolas eut le goût de partager la musique qu’il aimait : « Pour les fêtes de l’école, j’apportais des disques de Chuck Berry, de J.J Cale. »
C’était déjà un monde plein à ras bord. 
  Nicolas affirme cependant avoir toujours maintenu l’équilibre entre ce qu’il pouvait exposer en société et son univers personnel. Il a compris très tôt qu’on ne pouvait pas tout partager. C’est ainsi que se forge le secret, si nécessaire à la création. 
 La découverte de la richesse de la musique est allée de pair avec une prise de conscience du génie des musiciens et des difficultés à accéder à ce monde. « J’avais seize ou dix-sept ans quand j’ai vu Jeff Beck à Patrimonio. J’ai mis trois jours à m’en remettre ! Cela peut quelquefois être une souffrance, mais l’aiguillon qui pousse à continuer, c’est le plaisir que tu en retires et le sentiment  que tu te réalises.
-On serait davantage soi-même quand on joue ?
- On s’exprime davantage, sûrement. Je recherche instinctivement l’émotion dans la musique. J’avais envie d’aller vers une émotion plus brute encore et chanter m’est apparu comme une évidence pour donner corps à cette expression. J’y suis allé naturellement. J’ai eu envie de commencer à chanter. Je portais un grand intérêt à la poésie et à la littérature anglaise. Je me suis mis à composer. Ca m’a pris quatre ans pour être prêt à les faire sortir de ce grenier. »
Le grenier, c’est la pièce de musique, sous les toits.
« J’ai commencé à chanter très tôt. Puis, entre dix et dix-huit ans, je n’ai plus vraiment chanté. C’est venu après. J’ai essayé de chanter en corse, mais avec ma tessiture, je faisais beaucoup de basses. Ca ne me convenait pas vraiment. Ca ne collait pas avec ce que je voulais exprimer. 
-Tu t’intéresses alors à une autre langue ?
-Dans la technique vocale du chant corse, les règles sont tellement définies que c’était difficile d’être un chanteur lead. J’ai donc testé plein de choses. »
   Outre la curiosité d’autres cultures qui a été éveillée dès l’enfance, je suis frappée par l’importance de la quête de sens chez Nicolas et la distance critique dont il fait toujours preuve à l’égard de son travail. Du reste, la tension qu’on pourrait imaginer entre la culture corse et la culture anglaise est peut-être moins grande qu’il y paraît. Elles se retrouvent dans un désir de voyage, d’abord mental.  
« J’avais envie de rencontrer d’autres gens.  Tout est d’abord passé par l’imaginaire. J’ai rêvé l’Angleterre, l’Irlande par le biais de séries, de bouquins, de disques. Je suis parti à Londres et j’ai retrouvé ce monde magique entre le réel et l’imaginaire. Et j’ai compris que la langue d’expression – que ce soit le corse ou l’anglais – agissait comme un décor.
-C’est une vision musicale de la langue ?
-Sans doute... En Angleterre, j’ai vite compris que je ne serai jamais un Anglais, mais que je pourrais exprimer mes ressentis et mon histoire méditerranéenne et corse dans un autre décor. Les mots, les structures de la langue imagent les choses de façon complètement différente et le manque de maîtrise n’a pas été un obstacle. »
 Cette idée de la langue perçue tel un décor, comme si l’on pouvait habiter une langue comme on habite un pays, me séduit beaucoup.  Cependant, tout nécessite une élaboration, car jouer avec le manque de maîtrise  trouve rapidement ses limites. 
 Grâce au Rezo, une association qui suit la professionnalisation des jeunes artistes, Nicolas a rencontré une chanteuse, Tania Zolty, qui l’a accompagné dans son parcours. Elle a répondu à ses inquiétudes sur la langue et, en particulier,  sur le rythme de la langue. Ils ont fait ensemble un vrai travail sur la prononciation et sur l’écriture, sans que jamais, et Nicolas insiste sur ce point, Tania ne cherche à imposer son propre univers. A la question de savoir si elle a exercé une influence sur ses compositions, Nicolas répond qu’elle a respecté les textes : « Elle a joué davantage un rôle de traductrice. » 
  Quant au choix d’une langue étrangère et à ses conséquences, Nicolas avoue ne pas détester pas l’idée de n’être pas tout à fait compris : il préfère  que les gens soient plus réceptifs à l’émotion causée par la musique qu’à celle du sens.
« De la musique avant toute chose, comme disait Verlaine ?
-Oui, dit Nicolas. Même pour les textes, qui sont plutôt des images.  Le choix de cette langue part aussi d’une volonté d’évoluer et presque de recréer une partie de soi dans un autre décor. J’ai eu aussi envie de travailler dans ce sens parce que je n’étais pas satisfait de moi et je ne le serai jamais. La musique, c’est si difficile...  Ce projet de création, c’est aussi intimement lié à ce que je veux être. 
- Mais la musique, c’est infini ?  
-Oui, c’est sûr, dit Nicolas.»
L’émerveillement et le plaisir de la création sont liés à l’effroi de ces gouffres. 
J’en viens à la scène. S’y produire, c’est forcément s’exposer.
« Pour moi, la scène, ce n’est pas hyper-confortable. Il y a beaucoup de trac, même si ça me fait envie. C’est quand même beaucoup de stress.
-Pourquoi alors se faire violence et y aller quand même ?
-La scène, c’est une conséquence inévitable : c’est une façon de présenter son travail et d’avoir un lien direct avec le public.
-Pour la première à l’Alb’oru, à Bastia, ça s’est plutôt bien passé ! Les critiques étaient très bonnes...
-On s’est beaucoup préparés. On était tous ravis.  Le public était super ! 
-C’est une drogue, la scène ?
-Non, pas pour moi en tous cas. J’aime le travail de création. Ce qui me plaît, c’est jouer. 
- Et après l’Alb’oru, comment se sent-on ? 
-On était très fatigués, mais contents, avec l’envie de continuer à travailler pour les quelques dates et l’enregistrement du CD.
-Il a un titre ?
-Pas encore... »
Nicolas préfère ne pas en parler. Je connais cette superstition du secret : révéler ce qu’on fabrique, c’est prendre le risque de le perdre. La valeur du silence n’est plus à démontrer.  
   On ne peut achever cet entretien sans évoquer Fanou, son frère.
« Bien sûr ! » dit Nicolas.
Nicolas et Fanou s’entendent très bien, ce qui est une chance. On oublie trop souvent que cela ne va pas de soi. On les a longtemps confondus en les appelant les frères Torracinta. On ne voyait en eux que leur virtuosité commune. « Pourtant relève Nicolas, il est curieux de voir comment le même milieu et la même éducation peuvent produire des parcours différents. »
Le regard qu’ils portent sur leur musique respective les enrichit l’un l’autre : « Tu peux voir ce qu’il a perçu et tu peux y avoir accès grâce à lui. Ca entraîne vers le haut. 
-Qu’est-ce qui est particulier quand vous jouez ensemble ?
-J’ai l’impression qu’il ne peut rien nous arriver. Il y a une telle complicité et une telle anticipation, ça donne une énorme liberté... » 
On appelle cela l’intelligence du jeu. Nicolas et Fanou en sont pétris. 
  L’entretien tire à sa fin. Rita demande à Nicolas de jouer. Elle a besoin d’images. Nicolas improvise. Je le regarde entrer lentement en lui-même, comme on disait au XVIIème siècle. Près de la fenêtre ouverte, dans le faux-jour, une mélodie naît sous ses doigts, révélant l’émotion brute. Cette émotion qui faisait sans doute dire à Nietzsche qu’il ne voyait pas de différence entre la musique et les larmes. 
 De l’ombre, on repasse dans la lumière crue de la terrasse. On pose un peu pour Rita, qui guette le moment propice où l’on oubliera la présence de l’objectif. La séance terminée, on redescend dans la cuisine. Marcel, le père de Nicolas, vient nous dire bonjour.  On converse un moment. Il soutient les projets de ses fils. Il est serein pour l’avenir. Dans cette famille, on a su créer une place à chacun tout en ne perdant pas le fil de ce qui les rassemble. Il est vrai qu’ils sont tous musiciens. 
  Avant qu’on prenne congé, on nous offre une bouteille d’huile d’olive. Marcel se rappelle les cueillettes de son enfance : « On ramassait les olives déjà tombées. On n’avait pas de filets à cette époque. »
  Je leur dis mon goût pour ces dons simples. Petru Santu Guelfucci m’avait apporté des noisettes et du miel. Ce sont les premiers gestes de l’amitié.  
  Nicolas nous raccompagne jusqu’au portail. Rita et moi reprenons la route. Le désert des Agriates était encore dans ce moment triomphant du printemps : tout était doré par la lumière du crépuscule.   



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