IN CORSICA

Objectif culture par Guillaume Guidoni


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 20 Septembre 2018 | Lu 113 fois | 0 commentaire(s)

Pour la première fois depuis presque trois décennies, la Corse a vu réapparaître des statistiques fiables sur la fréquentation touristique. Grâce à un partenariat entre l’Agence du Tourisme de la Corse et l’Insee, une enquête auprès des voyageurs au départ permet d’avoir une image fidèle des touristes : nombres, origines, comportements et hébergements.


Popeye Jeff Koons Musée Guggenheim
Popeye Jeff Koons Musée Guggenheim
2,6 millions de personnes ont visité l’île entre mai et novembre 2017. En comparant avec les statistiques du début des années 90, leur nombre a doublé. Par rapport à l’époque, les grands constats sont réaffirmés : une focalisation sur la haute saison, 52 % de la fréquentation se faisant sur juillet et août ; l’importance de la clientèle française, avec 7 touristes sur 10 ; un lien fort avec l’île, 21 % des voyageurs venant pour visiter leur famille ou occuper leur résidence secondaire. Plus largement, le portrait de la Corse touristique dressé par cette étude est celui d’une destination « soleil ». Le poids de la haute saison en est la manifestation la plus évidente. D’autres éléments viennent la renforcer. Les touristes bougent très peu sur le territoire, pourtant près de 80 % disposent d’une voiture. Seuls les touristes résidant principalement en région Centre Corse sont itinérants, le littoral fixant les autres près des plages. Ce manque de mouvement et la saisonnalité accentuent la concentration touristique sur un pas de temps et un territoire restreints. Le comportement des visiteurs, avec peu de consommation d’activités payantes et des visites surtout orientées vers le patrimoine naturel, est aussi une manifestation du caractère balnéaire de la Corse.
Dans ce contexte, une meilleure répartition sur l’année et une baisse de la pression sur certains sites sont des vœux pieux. La Corse est « consommée » avant tout comme un lieu de détente et de farniente, comme c’est le cas pour la Côte d’Azur, la Sardaigne ou les Baléares. Sans faire injure à notre histoire, l’offre de produits culturels ou le patrimoine urbain n’a pas grande chose à voir avec les richesses que l’on trouve, par exemple, en Toscane. Aucun site ou musée de l’île ne dépasse les 100 000 visiteurs payants par an. La richesse culturelle de la Corse mérite pourtant d’être bien plus valorisée. Cela augmenterait les retombées économiques du tourisme. Les recettes pourraient renforcer les ressources allouées à la préservation et à la remise en état du patrimoine. Mais, les vieilles villes ou les villages préservés et certains sites historiques sont de taille modeste. L’urbanisation récente autour des grandes villes rend illusoire un rayonnement nouveau dans le tourisme urbain, faute de caractère remarquable, de qualité architecturale ou de patrimoine moderne. Promouvoir l’étalement de la saison et arriver à une meilleure captation des flux se heurtent à une situation presque inextricable. Face à ce qu’y peut être vu comme une défaillance de l’offre, une intervention publique est toute justifiée. Elle existe déjà, les budgets pour la culture et le patrimoine sont loin d’être indigents.
Une réussite récente apporte des pistes intéressantes pour penser une politique un peu différente. Dans les années 80, le pays basque espagnol a traversé une longue crise industrielle. La ville de Bilbao a notamment vu ses chantiers navals péricliter. La base économique s’est effondrée progressivement et le taux de chômage s’est envolé. Le gouvernement basque et la ville décidèrent alors de tenter une politique de rupture, à travers une offre culturelle nouvelle. L’idée est de s’appuyer sur le tourisme urbain, alors inconnu à Bilbao, pour revitaliser le centre urbain. Un heureux concours de circonstance et un lobbying intensif ont ensuite convaincu la fondation Guggenheim d’implanter un musée d’art contemporain au cœur d’un quartier en reconstruction. Le musée ouvrit ses portes en 1997. 20 ans plus tard, la réussite est éclatante. Avec plus d’un millions de visiteurs, attirés principalement par le musée, la cité est devenue un pôle culturel européen. Les retombées économiques sont estimées à près de 500 millions d’euros par an. L’« effet Guggenheim » est devenu un exemple de l’impact que peuvent avoir des infrastructures culturelles sur l’économie et le tourisme. Il inspire, notamment avec le MUCEM à Marseille.
Dans le cas de la Corse, comparaison est-elle raison ? Le budget alloué à la construction et à l’acquisition des œuvres à Bilbao fut d’environ 150 millions d’euros, entre 1993 et 1997. Une subvention annuelle autour de 10 millions d’euros est versée par les autorités publiques. Le contexte budgétaire très tendu des collectivités locales en Corse rend un tel projet aussi ambitieux que difficile. Mais pas impossible. Entre 2002 et 2016, 176 millions d’euros ont été alloués aux travaux dans le train dans l’île, entre rénovation du rail et achats des locomotives. 140 millions d‘euros sont prévus sur la maquette 2013-2022. S’y ajoutent une dotation annuelle de fonctionnement d’environ 20 millions d’euros. De quoi construire deux musées Guggenheim. Il ne s’agit pas d’opposer le transport ferroviaire à la culture, mais cela montre qu’en dégageant des priorités politiques, comme ce fut le cas pour le train, on peut mettre en face les moyens nécessaires. D’autant que le retour sur investissement justifierait d’utiliser l’endettement pour financer des infrastructures aussi importantes.
Au-delà des moyens financiers, le cas de Bilbao a montré qu’une grande infrastructure culturelle doit s’appuyer sur un projet politique. Le musée Guggenheim visait à insérer le cœur économique du Pays basque dans l’ensemble des grandes métropoles culturelles européennes. A Marseille, le MUCEM vise à positionner la ville comme un pôle international. Dans les deux cas, le rayonnement largement au-delà des frontières de la région est un objectif essentiel. La Corse manque encore de cette vision. Faut-il miser gros sur Napoléon ? Replacer la Corse dans son bassin méditerranéen ? Valoriser les traditions et les sites historiques plutôt qu’une grande structure nouvelle ? Comment insérer un tel projet dans un renouveau urbain ? En gardant à l’esprit l’aspect économique, avec une cible marketing assumée. Un tel projet n’a rien de simple et n’a rien d’utopique. Au-delà des incantations, il pourrait appuyer une rupture avec 60 années de tourisme balnéaire.



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