IN CORSICA

Paul-Félix Benedetti La position du franc-parleur


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 7 Juillet 2018 | Lu 128 fois | 0 commentaire(s)

Celui qui récemment encore dénonçait une « volonté manifeste de jeter une forme moderne d’opprobre » sur son mouvement, prône une société corse où le libéralisme ne prendrait pas le pas sur la vision sociale. Le mois dernier, joignant les actes aux paroles, il s’est insurgé contre un projet commercial de 20 000 m2 dans le secteur de Casamozza. S’il n’a pas passé la barre du premier tour aux dernières territoriales, le leader de Core in Fronte tient le même discours radical et se taille un franc succès d’estime. Rencontre avec Paul-Félix Benedetti, 52 ans, ingénieur, indépendantiste de gauche. Par Constant Sbraggia


Photo Rita Scaglia
Photo Rita Scaglia
In Corsica : Vous êtes « indépendantiste » et « de gauche ». Pourquoi ?
Paul-Félix Benedetti : Avec Core in Fronte nous représentons une ligne politique qui veut promouvoir une priorité sociale pour construire une société plus juste et mener un développement cohérent. Il est indispensable de préparer une feuille de route pour obtenir par étapes des réformes institutionnelles qui nous conduiront vers une souveraineté légitime, dans la continuité de la Corse paoliste. L’indépendance n’est pas une logique utopiste, ce n’est pas un « gros mot » qu’il faut taire ; dans le cadre l’Europe fédérale qui se dessine il est juste et légitime que tous les vieux peuples, quel que soit leur poids démographique aient les mêmes droits. Face à toutes les injustices qui nous minent, il est nécessaire d’impulser un changement en profondeur au sein de la société corse ; dans la continuité des fondamentaux de la lutte patriotique contemporaine et dans le fil de l’Histoire. Je cherche à donner aux Corses une perspective de vie meilleure avec l’espoir d’une réappropriation de nos droits culturels et politiques. Nos comportements et notre manière de lutter doivent préfigurer une société libre et généreuse. La situation politique, sociale et morale de la Corse reste très préoccupante. Il est prioritaire de s’opposer à l’aggravation des inégalités sociales, au chômage, à la dépossession foncière, à l’émergence d’une société de type mafieuse et à des pratiques clientélistes encore très présentes…. 
In Corsica  : Votre regard sur l’épisode institutionnel ?
Paul-Félix Benedetti  : Pour ce qui concerne le volet « institutionnel » il me parait indispensable d’être pragmatique et de chercher une avancée politique en deux étapes : La première étape  dès 2022:obtenir une réforme statutaire qui portera la Corse, au minimum, au même niveau de liberté d’action que d’autres  régions européennes autonomes (Sardaigne depuis 1948 par exemple).  La Corse doit avoir un pouvoir législatif et des compétences exclusivesdans les domaines de l’éducation, de la culture, de la santé, de l’agriculture, de l’environnement, du tourisme, de l’aménagement du territoire, des transports, de l’énergie, des déchets, de la régulation des politiques d’accueil, de la fiscalité, du contrôle des investissements et de l’organisation des collectivités locales. La seconde étape: en 2032, après 10 années de mise en œuvre de nos politiques propres, il me semble légitime d’engager  un dispositif d’autodétermination sur le modèle Calédonien  par la voie d’un référendum proposant aux corses le libre choix de la souveraineté ou du statu quo d’autonomie. Je reste fermement persuadé qu’une Corse libre du carcan Jacobin saura mener des politiques harmonieuses en mobilisant toutes ses richesses au profit  de tous ses habitants et de tous ses territoires. 
In Corsica : L’actualité, c’est la crise des déchets. Qu’en dites-vous ? 
Paul-Félix Benedetti : La gestion des déchets est une des seules compétences dont dispose la collectivité de Corse. Depuis 10 ans aucun projet public de valorisation du gisement des 160 000 tonnes de déchets n’a été mis en œuvre ; il n’y a à ce jour aucun projet public en cours de réalisation ; ni même en phase d’étude, ce qui est encore plus dramatique. Aujourd’hui, chaque fois qu’il se dessine un projet, c’est une initiative privée. Tous les anciens prestataires de service des centres d’enfouissements publics sont devenus des « promoteurs déchets ». La Corse ne valorise même pas 10% de ses déchets alors que la Vendée  en recycle  60% et l’Allemagne plus de 65%. En 2018 la Corse dispose de moins de 100 000 tonnes de capacité d’enfouissement (Viggiannello et Prunelli) ; il ne faut pas être un devin pour comprendre que si on ne recycle pas un minimum de 60 000 tonnes on se dirige vers une impasse. Et pourtant…
In Corsica : Dans l’opinion la politique environnementale reste une priorité. Quelle est votre politique environnementale ?
Paul-Félix Benedetti :  La politique environnementale doit être articulée autour d’un un projet égalitaire permettant de se développer sans être dépossédé. Les terres productibles doivent servir aux besoins fondamentaux de l’humanité, l’alimentation. Au-delà des 105 000 ha du Padduc, il faut une sanctuarisation et une mobilisation de tous les espaces à potentialité agro-sylvo-pastorale. La  rechercher d’une autonomie alimentaire lorsqu’on dispose d’autant de richesses et de savoirs faire n’est pas une utopie. Le Président Macron lui-même la propose pour l’Europe. Il est urgent d’enrayer le modèle résidentiel qui dépossède les Corses (plus de 100 000 logements secondaires). Malgré le PADDUC 10 000 nouveaux logements se sont construits en 2 ans au bénéfice quasi exclusif de la spéculation étrangère, alors que plus 10000 foyers sont dans l’attente d’un logement décent. Il est urgent de stopper les urbanisations périurbaines pour obliger un développement de l’intérieur. Au niveau de l’énergie il est possible d’obtenir à moyen terme l’indépendance en production électrique en se donnant pour objectif 100% d’énergie renouvelable avec 40% d’hydraulique, 20% de biomasse, 20% de solaire, 20% d’éolien. Je m’oppose au programme « tout Gaz » et à son pipeline Bastia/Ajaccio  de 205 km  de trouée avec 320 ml de bande de sécurité  latérale. Il  n’a pas été validé par la commission d’enquête interministérielle de 2016 ; et pourtant il est en cours de programmation… Un milllard d’euros.
In Corsica : Vous avancez la « nécessité de réinvestir le terrain social ». Rappelons que 55% de la population de la Corse vit en dessous du seuil de pauvreté (source Insee). Quelles solutions les élus de l’Assemblée de Corse peuvent-ils apporter ?
Paul-Félix Benedetti : La compétence sociale transférée des départements à la CDC est une politique fléchée d’aide à la personne. Les moyens transférés ne sont pas en adéquation avec notre quotidien. En substitution aux associations « Mamouth » qui font l’objet de convoitises de la part de prédateurs sociaux, à l’exemple de la CORSAD, la CDC peut créer un établissement public d’aide sociale afin d’homogénéiser, d’uniformiser l’aide sociale et de stabiliser les propres salariés de ces associations qui sont pour la plupart d’entre eux des précaires. Pour ce qui concerne le manque de logements à prix abordables, nous n’avons pas besoin d’attendre les projets alibi public-privé. La CDC peut lancer un programme de construction avec loyer /option d’achat pour des logements équitablement répartis dans les zones défavorisées de Corse. Il serait paradoxal que nous ne puissions pas construire en Corse 500 logements « dignes » par an alors que nous en laissons construire 5000 par les spéculateurs. 
In Corsica : Dans le même ordre d’idée vous prônez une « juste répartition des richesses » N’est-ce pas là qu’une belle utopie ? 
Paul-Félix Benedetti : La répartition des richesses doit se faire à deux niveaux ; d’une part des spoliateurs vers les plus démunis et d’autre part des zones aux développements excessifs et anarchiques vers l’intérieur de l’ile qui meurt. Une banque corse de développement doit permettre à ceux qui n’ont rien d’autre que leur compétence, et leur volonté de construire un pays, d’entreprendre. Une bourse des emplois et des formations, publiques et privés doit cerner la problématique des besoins, des formations et des critères de recrutement. Chaque Corse, à compétence égale, à critères sociaux égaux, doit avoir la même chance d’accès à une formation spécifique ou à un emploi. Les générations futures doivent pouvoir perpétuer les valeurs ancestrales fondatrices du peuple corse. Tout en épousant la modernité, nous devons renouer avec nos repères fondés sur la fraternité, la solidarité, l’hospitalité, le travail et l’honnêteté. Nous devons contrôler l’argent public et refuser les logiques d’asservissement, du chantage à l’emploi, aux aides sociales et aux subventions publiques. Face à notre carence de développement et à la détresse sociale, bien plus qu’ailleurs, l’action publique a une responsabilité majeure en Corse. 
In Corsica : Vous stigmatisez le développement de concentrations monopolistiques. Pouvez-vous développer ? Et préciser le rôle du politique, selon vous, en la matière ?
Paul-Félix Benedetti  : Il se dessine aujourd’hui dans l’ile une classe affairiste boulimique. Par des logiques de non concurrence et de regroupements stratégiques la totalité des axes stratégiques de développement sont en passe d’être mis sous tutelle (transports-énergie-alimentation- travaux publics et construction…) Il est temps d’envisager une annexe sociétale au PADDUC avec la définition d’un code de développement et d’un code de comportement. Sans l’obtention rapide de règles claires, opposables à nous tous, rien n’empêchera les nouveaux oligarques corses de régenter notre ile. Il faut construire un projet de société moderne pour donner à tous ses habitants et plus particulièrement à sa jeunesse les conditions pour vivre dignement et sereinement de son travail sur sa terre.
In Corsica : Vous vous êtes récemment opposés au projet « Kallisté ». Ce n’est pas le seul. Comment expliquez-vous cette course à l’hypermarché, qui d’ailleurs pourrait paraître anachronique au regard de la tendance nationale ou internationale ? 
Paul-Félix Benedetti : La Corse compte déjà la plus forte concentration d’Europe en m² de grandes surfaces par habitant ! Ce modèle de développement périclite partout ; il détruit l’âme des centres ville, il détruit les commerces existants de proximité ; il ne génère que des emplois précaires et du mal vivre. Ces choix économiques sont aujourd’hui rejetés par toutes les économies modernes. Les corses doivent se positionner en faveur d’un choix de développement harmonieux et équitable, qui tournera définitivement le dos aux logiques de concentrations commerciales. Il est plus que l’heure d'imposer clairement un moratoire sur les grandes et moyennes surfaces et de réguler l'installation des commerces franchisés en Corse. Nous devons envisager l’implantation en Corse d’une centrale d’achat indépendante capable de s’approvisionner sur les marchés européens. Sans cet outil stratégiques les petits commerçants seront dépendants des grossistes de marque (Casino, Leclerc, Auchan, Carrefour...)
In Corsica : L’agriculture, les circuits courts que défendaient les candidats nationalistes, on est loin du compte ?
Paul-Félix Benedetti : Pour une agriculture avec des circuits courts il faut deux choses : d’une part une agriculture de production en opposition à l’agriculture de rente que nous impose la politique européenne d’aide à la non production. Nous devons renégocier tous les règlements d’aide pour progressivement retrouver le cycle vertueux des productions réellement adaptées à notre Ile ; d’autre part, il faut là aussi, contrôler les circuits de production et organiser les diverses activités en filières. Nous devons organiser un marché de gros (que je sache, le plus grand d’Europe, Rungis, est un établissement public). De plus pour que nos producteurs puissent forcer la vente préférentielle aux gros acheteurs, pour tous les  produits disponibles localement, il faut supprimer l’aide au transport d’importation qui est une mesure  qui dépend de la CDC.
In Corsica : Il y a un côté Mai 68 dans l’élection des nationalistes de 2015. Le danger n’est-il pas que ce mouvement se réduise bientôt à l’état de simple proposition, une troisième, à égalité de désenchantement avec la droite et la gauche ?
Paul-Félix Benedetti : La victoire des nationalistes en 2015 était portée par le vent de l’Histoire, avec ses odeurs de  poudre d’œillets. L’héritage administratif français impose des comportements technocratiques qui ne sont pas compatibles avec l’histoire de notre lutte. Il est possible, grâce à la nouvelle concentration des pouvoirs dont est dotée la CDC de choisir un mode de gouvernance plus ancré dans notre culture latine et faisant fi du mimétisme parisiano-jacobin. L’objectif n’est pas de s’opposer ou de se conformer aux directives étatiques, l’objectif est de prendre des décisions étatiques., A l’exemple de la Catalunia qui a su fédérer toutes ses forces vives autour de l’Assembléa Nacional Catalana, les patriotes corses doivent retrouver autour d’un projet commun au service de la construction d’un pays.
In Corsica : C’est le dévissage économique qui crée la rupture entre le politique et le citoyen. On a pourtant l’impression que la classe politique ne quitte pas le formol. 
Paul-Félix Benedetti : En Corse comme ailleurs, les politiques subissent les contraintes de la mondialisation et de l’ivresse du pouvoir. Avec les contraintes financières, les contraintes administratives et la hantise de déplaire, ils ne prennent aucune initiative innovante. Pourtant ce sont dans ces périodes de marasmes et de troubles qu’il faut heurter les consciences, qu’il faut renverser la table…
In Corsica : La carte de la Méditerranée, suggérée par Emmanuel Macron lors de son discours de Bastia. Mythe ou réalité ?
Paul-Félix Benedetti : Il est surprenant que le Président Macron vienne nous parler de l’espace politique méditerranéenne alors qu’il nie le droit de la Corse à la similitude méditerranéenne. La Sardaigne, la Sicile, les Baléares sont autonomes, Malte et Chypre sont indépendants… La Corse pourra jouer une carte en Méditerranée lorsqu’elle sera reconnue dans ses droits historiques. L’équilibre politique de la Méditerranée dépend pour l’essentiel des  conflits de la Méditerranée orientale ; et l’arbitrage ou l’avis du Président Macron y pèsent peu.
In Corsica : Une ou deux bonnes raisons d’être optimiste ?
Paul-Félix Benedetti : Les Corses sont de moins en moins crédules, ils sauront reconnaitre à Core in Fronte de l’audace, de la franchise et de la constance. Au vu des inégalités grandissantes, des injustices, des discours de circonstance, des renoncements, des opportunistes, je croie qu’il y a encore la place pour les vrais combats ….
 



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