IN CORSICA

Petru Santu Guelfucci, hors-champ. Par Marie Ferranti


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 8 Novembre 2018 | Lu 24 fois | 0 commentaire(s)

Petru Santu Guelfucci et moi, nous nous sommes retrouvés sur le port de Saint-Florent. Le vent faisait tintinnabuler les gréements des voiliers. Le ciel était d’un bleu dur. La lumière était violente, sans ombres. Petru Santu m’a apporté des noisettes et du miel doré, presque noir. Il est agriculteur et privilégie une culture paysanne plutôt qu’industrielle.
Dans ces présents, je retrouvai les gestes amicaux des anciens. Cela apprivoise la parole et l’encourage. Nous avons donc beaucoup parlé : des siens, de ses amis, de ses projets, du chemin parcouru et de celui qu’il reste à accomplir. Il venait d’achever une tournée estivale qui, en septembre, l’a emmené à Furiani, Corte, Migliacciaru et Bonifacio. Il prépare un nouveau disque dont le premier titre, E mo spere, connaît déjà un beau succès sur les ondes… Par Marie Ferranti


Petru-Santu Guelfucci par Rita Scaglia
Petru-Santu Guelfucci par Rita Scaglia
 «La scène a d’abord été une thérapie. J’étais très timide, dit Petru Santu. » 
 On ne change pas beaucoup : « On est de son enfance, comme on est d’un pays, disait Saint-Exupéry ». Pour moi, je reconnais à la gravité de son regard celui que, dès l’enfance, Petru Santu devait porter sur les autres et le monde. 
 J’ai toujours été frappée de la manière dont une pratique artistique renvoie toujours à l’enfance et, souvent, à la timidité. Ce qu’on appelle timidité me semble être une conscience aigüe de la violence et de la laideur du monde et l’intuition précoce qu’il faut y échapper. L’art est un bouclier sûr. La littérature n’a pas joué un autre rôle pour moi que celui de réparer la douleur d’être confrontée au réel et donc de s’y attacher avec passion. Car les artistes ne sont pas des rêveurs. Ils ne sont jamais distraits, comme on le pense communément. Ils observent en silence. C’est une sublimation de la timidité de l’enfance. Ils la métamorphosent. L’art n’est pas autre chose que cette tentative de dépasser cette sidération. Etre timide est souvent la promesse d’un talent à défricher et à cultiver. C’est ainsi que se construit un chemin singulier que l’on poursuit malgré les doutes et les obstacles. Avec une intégrité dont on ne se dépare pas – « intégrité » est un mot qui reviendra souvent dans la bouche de Petru Santu.   
 
  La famille de Petru Santu est un sujet incontournable. Aussi, nous l’abordons. Il éprouve de la gratitude envers les siens. Ils l’ont toujours accompagné et soutenu. Pas seulement son père, mais aussi sa mère, Marie-Pierre, patiente et enthousiaste. Il est toujours très proche d’elle et de sa sœur Stella, en compagnie de qui il lui a rendu dernièrement un hommage sur scène. Quant à son père, Petru, les choses sont si connues, que l’on n’a –presque- plus besoin de rappeler l’influence bénéfique et la générosité dont il a toujours fait preuve à son égard. 
 Sa compagne enfin, Anghjulina, qui n’a jamais douté de son talent et, dont « la sincérité lui est essentielle ». Et ses filles, Ghjuvanna et Maria, qui sont le socle de son équilibre : «Je n’ai pas à me plaindre, dit Petru Santu. J’ai une belle vie.»   
 Mais, après l’apprentissage, le partage de la scène avec les Chjami, avec Petru, avec ses amis, Petru Santu s’est trouvé à la croisée des chemins : il lui fallait construire un projet personnel ou renoncer. 
 
Tout s’est décidé sur une rencontre à la fois artistique et amicale : celle de Jean Castelli, devenu le pivot du projet. « Il a fait les arrangements des Surghjenti et cela correspondait vraiment à ce que j’aime : épuré, classe, sobre. Je me rappelle même le moment où tout a commencé. C’était la Saint-Joseph. André Antonetti, mon beau-père, est menuisier. Comme chaque année, il faisait un apéritif dans sa menuiserie. J’ai dit : «Je prends cinq minutes pour appeler Jean. » Je suis resté deux heures au téléphone ! Il restait à trouver des chansons. J’accorde aux textes une importance capitale. Tout part de là. J’ai donc cherché des chansons. Elles ont toutes une histoire différente. »
 Les histoires des chansons se confondent avec les histoires d’amitié, de confiance et de goûts communs. Tout le temps passé à apprendre, à chercher, semble porter ses fruits et converger alors vers un temps nouveau : celui de la création. 
 Au contraire d’un écrivain, pour s’exprimer, un chanteur dépend d’un collectif. D’ailleurs, Petru Santu s’interroge sur le rôle de l’interprète qui lui semble mineur comparé à celui des auteurs et des compositeurs. Je n’en crois rien. Un bon interprète, non seulement permet à la chanson d’exister, mais l’enrichit d’une vision personnelle. Il a un véritable rôle de créateur. Cependant, cette humilité franche me plaît. Un artiste qui doute est un artiste qui est vivant. On aura compris que, selon moi, le contraire est un artiste sec, un technicien tari. 
 Donc, Olivier Ancey fut le premier à qui Petru Santu s’adressa. C’était au mois de juillet, à Sermanu. On fêtait la Sant’Alesiu. Comme chaque année, Olivier était là. Il proposa plusieurs textes à Petru Santu qui retint, entre autres,Aostuet, parce que rien n’est vraiment prévisible : Olivier a écrit la musique et son frère Stéphane, les paroles. 
 Le monde ancien est évoqué par la nostalgie du poète et le souvenir. Le chant préserve de l’oubli et ravive « ces voix chères qui se sont tues » pour reprendre un vers célèbre de Verlaine. On devient les témoins de ce qui fut et se perpétue néanmoins par la grâce du chant nouveau. 
L'ansciu caldu di a tarra azzeca a cardiccia
Purtendu si e voce di e tribbiere antiche
E l'aghja intornu à quale maturavanu e spiche
Dorme nu u so lettu di filetta russiccia
 
  Petru Santu évoque ensuite un voyage à Djerba avec Mighè Cacciaguerra, qui a composé plusieurs musiques. Il y avait aussi Sauveur Valentini. « On s’est retrouvé et on a chanté. J’ai entendu Tra muntagna é marina. »
 «Tu me la donnes ? » demanda Petru Santu. »
Il lui a donnée.  Le texte est de Jean-Yves Acquaviva : « Je savais qu’il avait écrit pour Vitalba, mais je ne le connaissais pas. J’ai voulu le connaître. Pierre-Jé Medori a organisé une rencontre chez Eric Barre. Nous nous sommes vus et nous nous sommes très bien entendus tout de suite. Nous avons beaucoup de points communs : le même métier - nous sommes tous deux agriculteurs -,  la même vision des choses. » 
 Il faut citer aussi Dumè Barazza, du groupe Voce di a Gravona que Petru Santu avait rencontré à Ajaccio. Ils avaient chanté ensemble au Palais des Congrès,  dans la comédie musicale Pasquale Paoli.
 Dumè écrivit  Laudate à Sant’Alesiu, une des plus belles chansons du disque. Il y avait eu auparavant Bolivia, interprétée par les Chjami, mais écrite pour Petru Santu parce qu’un de ses rêves était d’aller en Amérique du Sud. On n’épuise pas en deux heures les rêves des hommes. 
 Enfin, Petru Santu tenait à ce que figure une chanson sur une autre de ses passions : le cheval. Il alla trouver Simon Agostini. 
Avec Sébastien Emmanuelli et quelques autres, Petru Santu avait participé à la reconnaissance di u cavallu corsu. Ils avaient parcouru la Corse entière, fait des photos, pris des mesures et même choisi la première poulinière potentielle. « Je voulais chanter des choses qui me ressemblent » dit Petru Santu. Simon Agostini écrivit Cavallu corsu.
On voit comment les liens se tissent, se nouent, s’enrichissent.
« Un de mes amis, Jean-Luc Geronimim’a appris l’essentiel sur l’interprétation : ce n’est pas la force qui fait la qualité de l’interprétation, disait Jean-Luc. Le soir même, on a pu le vérifier. C’était durant les Rencontres polyphoniques de Calvi. On mangeait à la Poudrière. Il y avait un bruit d’enfer et, pour la puissance, qui aurait pu rivaliser avec les Géorgiens ? Mighè Paoli, de Tavagna, a pris sa guitare et il a chanté  Tu chi eri partutu. Je ne suis pas sûr du titre. Je crois que c’est un texte de Fusina. Il a imposé le silence. Sans puissance. Seulement grâce à son interprétation. A so classa. (Sa classe). Jean-Luc avait raison. »   
 Pour ceux qui l’ignoreraient, Jean-Luc Geronimi est un chanteur remarquable. Il a longtemps fait partie du groupe A Filetta.
 
 
   Les chansons étaient prêtes. Jean Castelli en avait fait tous les arrangements sur des musiques de Mighè Cacciaguerra, Sauveur Valentini, Olivier Ancey et Jeff Leschi que, par parenthèse je connais bien puisqu’il est pharmacien à Saint-Florent. 
« D’abord, nous avons joué les chansons sur scène. Mais, en réalité, il n’y avait pas de scène. C’était un choix. Il nous est arrivé de défaire des scènes que l’on nous avait installées. Nous avons privilégié la proximité avec le public. Les musiciens n’étaient pas derrière moi. Je chantais au milieu d’eux. Nous partions sur les routes. On mettait le matériel dans un fourgon. La sono n’était pas assez puissante. Elle suffisait pour une centaine de personnes, mais, certains soirs, on a été dépassés ! On a été les seuls au monde à se plaindre d’avoir trop de public ! dit Petru Santu en riant. » 
 
 Le disque exigea un travail lent et rigoureux. 
On rassembla les musiciens. Ange Bianchini et Jean Castelli travaillaient ensemble depuis longtemps. Célia Picciochi, qui est violoniste et une amie de longue date de Jean,  rejoignit l’équipe. Manquait un guitariste.
 « On m’avait parlé de Fanou Torracinta… »
 Je l’avais vu dans un des premiers concerts de Petru Santu, chez Simon Agostini. Un talent pur. Il n’avait pas échappé à Petru Santu et à ses amis, qui ont un instinct sûr. 
 Le disque fut enregistré chez Jean Castelli. Cela prit tout un hiver. La lenteur est le maître mot. On parle de saison, de moments choisis, de l’attente qui murît les projets. C’est le retour au cours naturel des choses.   
 Enfin, il y a le titre de ce disque : Naturale. C’est Petru Santu qui l’a choisi.
 Paul Valéry écrivait : « Le naturel est le fruit d’une conquête ».  
Rien n’est simple.  Je l’ai dit à Petru Santu. Il a souri. 
 
 
 
 
 



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