IN CORSICA

Qwant music sans fausse note par Jean-François Achilli


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 5 Janvier 2018 | Lu 876 fois | 0 commentaire(s)

Vous avez aimé Qwant, « le moteur de recherche qui respecte votre vie privée » (IN Corsica n°29) ? Vous allez sans doute adorer Qwant Music, sa déclinaison dédiée à toutes les musiques. Eric Léandri, PDG et co-fondateur de Qwant, lance début 2018 cet outil révolutionnaire qui se fait fort de proposer une offre globale, inédite, censée vous permettre d’embrasser d’un simple clic, sur la même page, tout ce qui concerne Tino, Orelsan, Johnny, Max Richter, Arcade Fire, I Muvrini ou qui vous chante. Last but not least, le produit, plutôt révolutionnaire, est conçu et mis en ligne non pas à Palo Alto ou à Shanghai, mais à Ajaccio, Corse, au centre du monde.


Qwant Music par Rita Scaglia pour In Corsica copie
Qwant Music par Rita Scaglia pour In Corsica copie
Ne vous êtes-vous jamais fait la réflexion ? Chaque fois que vous voulez vous informer en ligne sur tel chanteur ou tel groupe, acheter un vinyle ou un billet de concert, vous tombez sur des pages entières d’improbables liens avec Amazon, ou d’obscurs articles datés, sans aucune hiérarchie, qui se répètent à l’infini. Frustrant. Le Net, c’est certes la liberté, mais cela peut aussi un peu s’organiser. Le projet Qwant Music nait d’une rencontre entre Eric Leandri et Frédérick Rousseau, musicien touche-à-tout de renom, versé tôt dans la musique électronique, ingénieur du son, producteur, qui a œuvré au coté de Jean-Michel Jarre ou de Vangelis, du temps de Kraftwerk, avant de rejoindre l’IRCAM, l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique Musique, fondé par Pierre Boulez. Le startupper et le compositeur ont l’idée de partir de Qwant, le moteur de recherche général, en se disant : et si nous faisions la même chose pour la musique ? En proposant aux utilisateurs un outil capable de tout vous offrir « en même temps » pour chacun des artistes concernés. Finie la googlisation à rallonge où dix clics - et parfois plusieurs moteurs- sont nécessaires pour avancer. Léandri et Rousseau imaginent alors une présentation qui tiendrait en une seule page : news, discographie, clips, streaming, réseaux sociaux. Avec en prime la possibilité d’acheter en ligne des disques et vidéos, du merchandising et, bien sûr, des billets pour les concerts. Personne auparavant n’a eu l’idée de réunir tous ces services sur une même homepage. L’info, comme le shopping. Ça n’existe pas. Il n’y a plus qu’à… Le plus dur reste à faire.
 
Tout sur la musique en un seul clic
 
Les majors, comme Universal, se montrent particulièrement intéressées par la naissance de ce nouvel acteur, qui ne peut qu’augmenter leurs ventes. Les plateformes comme Deezer, Spotify, Apple Music et autres U Tube ne sont ni écartées, ni concurrencées : elles font partie de l’offre en question ! Vous cherchez le dernier album de Daft Punk ou de Canta ? Vous allez sur Qwant Music, une page s’ouvre, avec toutes les dernières infos du groupe désiré, et pas seulement celles fournies par Wikipédia. Vous pouvez écouter ou acheter sur Deezer, dont le player a été intégré, le tout sans quitter la page. Voilà donc pour le principe, l’idée de départ n’est donc qu’une déclinaison du moteur de recherche Qwant, mais uniquement consacrée à la musique sous toutes formes. Action ! Dans un premier temps, Eric Léandri se rend à Bruxelles et y décroche le label seal of excellence, délivré par la Commission européenne, destiné aux projets innovants de bonne qualité, mais non financés. Qwant met sur la table 1,2 millions d’euros. Et l’Europe propose deux millions supplémentaires. Attention : ils ne seront pas versés directement, mais via le FEDER, le Fonds européen de développement régional. Ces aides ensuite doivent transiter par l’ADEC, l’Agence de développement économique de la Corse, qui a la compétence « nouvelles technologies » et pilote le développement numérique de l’île. Le projet ficelé, Eric Léandri rencontre Jean-Christophe Angelini, début 2017. Le président de l’ADEC est séduit par l’aventure et les deux « topent » dans la main. Il faut désormais monter une équipe, trouver un responsable susceptible de porter le projet. Le patron de Qwant s’adresse alors à l’un de ses amis ajacciens, Stéphane Leca, en poste à la communication de la Collectivité territoriale de Corse, et lui demande de lui trouver quelqu’un : « ne cherche pas, tu l’as, c’est moi », répond aussitôt, sans hésiter une seconde, celui qui va prendre la tête de Qwant Music.
 
Une start-up 100% ajaccienne
 
Il faut recruter. Une quarantaine de postes pour faire vivre la musique. Cela fait du monde, surtout dans un contexte général où les emplois haut-de-gamme ne courent pas les rues. Les deux tiers sont consacrés à la technique. Imaginez l’ouverture d’un gros garage, mais digital, où les ordinateurs remplaceraient les voitures… L’embauche concerne un product manager, des développeurs, des « bac +3 à 5 », des CDI hautement qualifiés de cadres. Âge moyen : 25 ans pour un premier emploi ! Bienvenue en Californie, mais sur la côte ouest de la Corse… La plupart de ces geeks sortent de la fac de Corte. Dix des douze premiers salariés de cette toute nouvelle entreprise du nouveau monde résident en Corse. Stéphane Leca raconte : « le confort eut été de s’installer à Paris, et de recruter sans forcer trente développeurs sortis des plus grandes facs, ou encore à Nice, où se trouve le poumon technique de Qwant, et de puiser dans le vivier de Sofia Antipolis. Eric m’a dit : pas question. Ce que j’ai fait à Nice, à Rouen et à Paris, je veux le dupliquer chez moi, là ou je suis né, là ou j’ai grandi. En Corse, à Ajaccio ». Le dossier FEDER est très vite soumis au COREPA, le Comité régional de programmation des aides co-présidé par le préfet de région et le président de l’exécutif, en l’occurrence Bernard Schmeltz et Gilles Simeoni. Le financement est dans les tuyaux, il faut trouver un lieu. Et c’est là qu’arrive la deuxième idée d’Eric Léandri. La boîte à musique va s’installer à l’entrée de ville, dans un endroit roots, au bord de la quatre voies qui embrasse la voie ferrée. Le patron de Qwant lorgne sur les locaux d’Art & Style, un ancien show room de salles de bains désaffecté.  Tout Ajaccio y a un jour acheté un robinet ou un bidet ! Mais pourquoi diable s’installer dans un endroit pareil, adossé au port d’Ornano,  mais sans aucune vue mer, dans un immeuble sans âme ? La réponse, toute simple: quand vous arrivez ou vous repartez d’Ajaccio, avec les embouteillages monstres qui bloquent l’entrée de ville, tout le monde voit le logo géant Qwant Music sur le fronton de l’immeuble. C’est du branding. Et tout le monde est en mesure de dire: je sais où ils sont. C’est un formidable écran de pub gratuit. Même Victor, mon propre fils âgé de huit ans, connaît Qwant Music, parce qu’il a vu l’enseigne à de nombreuses reprises, pendant que son père patiente au volant dans le flot des véhicules… Il y a aussi une dimension symbolique dans cette implantation : éviter les quartiers historiques, trop chics, se rapprocher des Cannes, cœur populaire de la ville, éviter la ville nouvelle de Mezzavia-Baleone, afin de permettre aux collaborateurs de venir à vélo, pour soulager Ajaccio de quelques voitures, il y en a décidément trop. Voilà pour l’implantation. Il s’agit désormais d’aménager au pas de charge les 200 mètres carrés qui vont accueillir la ruche digitale : il faut tout casser, refaire entièrement l’électricité, faire venir la fibre. Le résultat est à la hauteur des attentes : le lieu s’avère efficace, fonctionnel. Pour le côté mer, il y a l’Amirauté, ses bateaux de plaisance, ses restaurants, dont la proximité est utile pour les rendez-vous.
 
Un lancement en trois temps
 
Le décollage de la fusée Qwant Music est programmé au plus tard en février 2018. Les équipes démarrent dès le 1er septembre, en collaboration avec celles de Nice et Paris. Elles disposent d’une poignée de mois pour travailler sur le back et le front, intégrer toute la musique, constituer la data, forte de quinze millions de titres au départ. C’est incontestablement la plus grosse difficulté technique. La feuille de route est toute tracée : il faut être prêt le 22 novembre pour la première démo au niveau européen. Puis ce sera la présentation à la presse nationale en décembre. Et, troisième étage de la fusée, le CES de Las Vegas au Nevada en janvier, le Consumer Electronics Show étant le rendez-vous incontournable de l’innovation technologique mondiale. La pression est forte. Les ingénieurs scrollent la musique jour après jour, récupèrent tous les catalogues Universal, Sony, Apple music, et les autres, avec leur bénédiction. L’équipe en charge du design est également à pied d’œuvre : il faut marier et intégrer l’ensemble des données, les rendre propres, lisibles mais aussi attrayantes. Eric Leandri a la dernière main sur tout. Son équipe s’est fixée une règle : « on propose, il dispose, pour aller vite et bien. Nous avons exactement compris ce qu’il voulait, ce qui nous permet d’avancer. Nous serons prêts ». De plus, comme en automobile, le modèle en cours de fabrication va faire évoluer la marque. En clair, la home - la page- de Qwant Music sera la V2, la deuxième version à venir du moteur de recherche Qwant. Les deux vont grandir ensemble, avec l’ambition de créer un univers propre, étroitement lié, un environnement familier pour leurs utilisateurs, comme l’ont déjà fait Apple ou Google avec le succès que l’on sait. Les semaines défilent, intenses, avec des moments cocasses. L’équipe reçoit une première visite, celle d’un responsable de la FNAC installée pas très loin, de l’autre côté de la route. Il vient aux infos, il pense que cette nouvelle enseigne va vendre de la musique et des produits digitaux et le concurrencer à cinq cents mètres de chez lui. Il repart, rassuré. Quelques jours plus tard, un musicien pousse la porte pour acheter… une guitare ! Certains esprits gambergent pendant un bon mois, jusqu’à ce que tout le monde comprenne que c’était une entreprise de la nouvelle économie qui s’était implantée là. L’année qui s’ouvre sera décisive pour Qwant Music, et pour Qwant tout court, qui va lancer une plateforme consacrée au jeu à destinations des juniors. La marque corse veut devenir un groupe européen, face aux GAFA, avec le soutien de l’Etat, qui en a fait l’un des acteurs référencés de l’économie numérique nationale, et celui, personnel, d’Emmanuel Macron. Eric Leandri a fait partie de la délégation qui a accompagné le chef de l’Etat dans son voyage en Afrique de la fin du mois de novembre. Il faut dire que le patron de Qwant a le bon profil : il a racheté un moteur concurrent, sauvé une trentaine de CDI à Epinal. Le but, palier par palier, est de récupérer la technologie et les talents, afin de s’imposer en acteur référent de la sphère digitale.
 
La Corse à l’ère numérique
 
Le nouveau monde. En Corse. La PME on line qui veut faire fredonner et danser le monde entier a des ambitions. La première est d’atteindre l’autonomie financière à l’horizon 2020. Qwant Music, comme ses grandes sœurs, va vivre du clic, et de la vente de musique en ligne. Quand vous achetez un billet à 25€, deux ou trois euros vont dans la poche de la startup, selon les accords passés avec les majors, le prix reste inchangé pour le consommateur, une démarche désormais classique pour ceux qui achètent sur les sites Internet. Pour Stéphane Leca, un autre enjeu sous-tend le lancement de cette entreprise innovante : « avec Eric Leandri, nous voulons montrer, dans ce pays de déclinologues et de sceptiques, qu’un entrepreneur corse, qui a réussi ailleurs dans un domaine qui n’est pas le plus attendu chez nous, peut aussi réussir dans notre île. Il ne faut pas se voiler la face : la mondialisation, à l’heure de l’économie numérique, arrive physiquement en Corse, c’est une réalité. Les applis comme les sites web peuvent tout aussi bien se créer dans la baie de San Francisco que dans celle d’Ajaccio. Au moment où nos étudiants n’ont pas d’autre perspective que de pousser des caddies de supermarché, avec des contrats précaires, il est utile de leur offrir des emplois qualifiés et pérennes, avec des salaires intéressants et dignes pour démarrer dans la vie ». Le propos est cash. Mais il renvoie à une réalité économique insulaire, trop souvent tournée vers le développement pour ne pas dire l’explosion de zones commerciales sans grand avenir. Le modèle que propose Qwant Music consiste à offrir un débouché inédit à ceux qui n’en trouvent pas, dans un secteur tourné vers le futur. Il y a eu toutefois une exigence inattendue de la part de l’équipe dirigeante quand il s’est agi de recruter : le vrai premier critère est géographique. Quand vous habitez Paris, Lyon ou Strasbourg, venir à Ajaccio peut sembler enthousiasmant. Ce qui est expliqué aux candidats, c’est qu’en réalité, de novembre à avril, « ici, ce n’est certes pas Oulan-Bator, mais on n’en est pas loin ». Il est compliqué de débarquer en Corse quand on n’a pas les codes, quand on est habitué à un certain niveau de vie relationnel ou culturel. Les actionnaires s’appellent la Caisse des Dépôts ou Axel Springer. Le patron de Qwant estime ne pas avoir droit à un grand turnover dans des effectifs qui se doivent de rester stables, afin de travailler sur la durée. Sinon, les partenaires en question vont froncer le sourcil. Priorité est donc donnée aux candidats locaux, qu’ils soient corses, continentaux, d’origine étrangère, leur origine importe peu. Le seul critère qui vaille est de vivre en Corse et bien connaître la réalité locale. Ajaccio au mois d’août, ce n’est plus ensuite la même chose en février. Bizarrement, il faut tenir l’hiver en Corse, et certains ont pu craquer. Même si la misère est certes moins pénible au soleil… Il y aurait donc un revers de la médaille pour ceux qui rêvent d’une installation en Corse. Cela fait partie du discours du patron de la startup en vogue, quand l’on frappe à sa porte. Une data scientist de 23 ans, qui démarre à 50000 € annuels, vient tâter le terrain, en avouant: « j’adore la Corse, j’y ai déjà campé ». Elle se voit rétorquer  Il fait aussi froid et humide ici, ça existe. Elle est restée dubitative et a rebroussé chemin. Nous sommes vécus comme une espèce de Bahamas. »
 
Let’s play music
 
Le catalogue de Qwant veut embrasser toutes les musiques, y compris celles de Corse. Il n’était pas question de s’installer à Ajaccio sans s’ouvrir à toute la richesse et la densité de la création insulaire. Dès 2018, Qwant Music sera partenaire de festivals polyphoniques. Des contacts ont été noués avec Jean-François Rouchon, le régisseur d’A Filetta à Calvi, ou avec Jean-Charles Papi, qui a participé à l’album « Corsu Mezu Mezu », avec entre autres Antoine Ciosi, Jean-Pierre Marcellesi, Patrick Fiori et Patrick Bruel. L’idée est de travailler avec des artistes et producteurs insulaires pour diffuser plus largement le chant et la musique corses dans le monde entier. « Il faut que ça parle aux portugais, aux brésiliens, aux géorgiens, qui ont la même démarche et les mêmes sons que nous dans l’oreille. Nous sommes des frères de musique, et nous ne le savons pas vraiment. Qwant Music veut ouvrir cette perspective à la Corse avec les outils du XXIème siècle, nous pouvons être un formidable accélérateur culturel, nous prendrons des initiatives en matière de promotion et de diffusion», s’enflamme Stéphane Leca. Concrètement, des concerts pourront être retransmis en direct sur la homepage, visibles aussi bien à Ajaccio, San Francisco ou encore… à Oulan-Bator. Un « Mr Musique Corse » s’est même installé dans les locaux. Pierre Gambini, qui a notamment signé la bande originale de la dernière saison de Mafiosa, a monté sa propre startup, hébergée dans une pièce de 20M2 au cœur de Qwant Music. Polytope – c’est son nom- est un audio-guide musical sur iPhone qui ouvre à la world music, partout dans le monde. Les artistes corses auront accès à Qwant Music, les pros comme ceux qui sont en voie de le devenir. Le moteur de recherche devient un vecteur de culture. S’il remplit vraiment cette feuille de route-là, nous entrerons alors dans le nouveau monde. Celui qui fait le lien entre la mémoire, les racines de l’Histoire, et ce siècle à la fois fragile et passionnant. Ce monde-là est en construction. En musique, évidemment.



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