IN CORSICA

Récit d'une jeunesse révoltée


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 18 Novembre 2016 | Lu 232 commentaire(s)

Cette jeunesse anti système. Par Thierry Dominici, chercheur en contrat post doctoral CNRS UMR 6240 LISA/Université de Corse


photo : Rita Scaglia
photo : Rita Scaglia
 
Depuis janvier 2015, je mène une enquête de terrain sur la politisation des jeunes Corses dans le cadre d'un contrat post-doctoral en science politique à l’Université Pasquale Paoli (CNRS UMR 6240 LISA). Pour réaliser sur le plan quantitatif cette enquête, j’ai décidé d’interroger par le biais d’un questionnaire (et d’entretiens directifs) la population d’âge définie en sociologie par la phase de la rupture avec l’adolescence et l’entrée dans la vie d’adulte (ou de jeune adulte), c’est-à-dire celles et ceux qui sont âgés de 15 à 25 ans. Cette recherche a pour objectif de confirmer ou d’infirmer qu'à l'inverse des « jeunes Français du Continent », sur l’Île de beauté la question de la dépolitisation des jeunes est une affirmation convenue et que, surtout, elle ne repose sur aucune démonstration sociologique et/ou politique. En d'autres termes, les jeunes européens en général sont peut être dans un contexte de désenchantement politique, mais pour le cas corse cette jeunesse semble se focaliser sur des formes nouvelles de politisations et de participations dont la violence peut parfois être un outil. A ce jour, j’ai pu obtenir les réponses d’environ 300 jeunes et bien que cela ne puisse pas faire l’objet ici d’une conclusion, je peux amener quelques réponses permettant au lecteur de mieux cerner la situation actuelle de la politisation des jeunes en Corse. En effet, l’enquête met déjà en évidence plusieurs différences significatives entre les jeunes corses et les jeunes européens par exemple sur le plan des situations d’insertions sociales mais également sur l’existence de liens entre les milieux de vie et les positionnements politiques. En effet, l’état actuel de cette recherche souligne clairement l’existence d’un processus d’identification basé sur le sentiment d’appartenance à une communauté (peuple, nation, ethnie) de plus en plus fort. Ce phénomène est présent, à différents degrés, chez presque tous les enquêtés (sorte de patriotisme ou de chauvinisme dépassant l’idéologie nationaliste) plus des 55% des jeunes affirment qu’ils auraient voté nationalistes en 2010 et se sentent très proches des syndicats étudiants et de leur lutte actuelle (manifestations, grèves, etc.).  Au-delà du discours idéologique ou pré-construit sur les jeunes européens dépolitisé ou sans formation citoyenne, si un petit nombre des jeunes insulaires paraissent être « désenchantés » du monde politique, une grande majorité est au contraire plutôt politisée ou, du moins, entend être concernée par les choses du politique et par la politique en général. Ce sentiment d’appartenance paraît s’être renforcé avec la victoire des nationalistes à l’élection régionale de décembre 2015. Sur le plan idéologique, malgré les idées reçues de certains analystes du politique, les jeunes corses sont peu ou pas attirés par les extrêmes, par exemple sur une échelle allant de 1 (extrême gauche) à 10 (extrême droite), seulement 10% des 200 enquêtés (entre janvier 2015 et juin 2016) se sentent proches des tendances d’extrême gauche, un peu moins de 02% se revendiquent de l’extrême droite. Ce qui est intéressant, c’est d’observer que plus de 41% se positionnent au centre (sorte de neutralité idéologique pour eux). Ces résultats sont quasiment similaires aux résultats de l’enquête « Valeurs » ARVAL-INJEP de 2008 (13% des jeunes français de 18-29 ans se sentent proches des tendances d’extrême gauche contre 04% d’extrême droite) qui sert de base de données pour un bon nombre de sociologues. Ce qui est marquant pour le cas corse, c’est de voir combien les jeunes font preuve d’une grande défiance à l’égard des partis traditionnels et du personnel politique. En novembre 2015, plus de 43.8% des enquêtés (pour 27.3% de contre et 28.9% de sans avis) étaient favorables au fait que les nationalistes dominent l’échiquier politique local. Avec la victoire des nationalistes à l’élection régionale de 2015, le pourcentage est passé à un peu plus d’un jeune sur trois sympathisants nationalistes. Ce qui explique pourquoi plus de 53% de ces jeunes ont un fort sentiment d’appartenance à la Corse. Le sentiment d’appartenance à l’identité française ne représente qu’un peu moins de 14% des jeunes interviewés. En revanche, environ 34% entendent être des corso-français ou des franco-corses ce qui réduit le fossé entre ceux qui se sentent uniquement Corses et ceux qui se sentent uniquement Français.
Sur le plan de la posture et de l’attitude de ces jeunes, lors de plusieurs communications internationales (Montréal 2015, Rimouski 2015, Québec 2016 et Szeged 2016), j’ai souligné le  fait qu’une majorité de cette jeunesse revendique une sorte d’adhésion à un nationalisme romantique et pour une minorité d’entre eux l’élaboration d’une attitude politique crypto-nationalisme (ou protonationaliste) mêlant et entremêlant revendication identitaire et idéologie indépendantiste avec le sentiment profond de se sentir membre authentique d’un groupe.
 
JEUNESSE CORSE EN QUÊTE DE SENS OU RADICALISATION DES JEUNES ?
 
Comment aborder la disparité ou diversité de cette jeunesse nationaliste ? L’engagement politique de ces jeunes prend rapidement des formes protestataires (manifestations pacifiques, grèves, etc.) et parfois certains font montre d’une certaine radicalité, sorte de défiance à l’égard de la démocratie ou du système politique, qui peut s’exprimer en dehors des urnes (violences urbaines, émeutes, rixes avec les forces de l’ordre, etc.). Au départ, cette analyse s’inscrivait dans le droit prolongement de travaux antérieurs découlant sur les violences nationalistes corses. Celle-ci se basait donc sur la mise en perspective des phénomènes de bandes armées et de jeunes indépendantistes aux comportements à la marge (clandestinité, violences sociales, capital guerrier, etc.). Très vite, je me suis aperçu que l’on ne pouvait raisonnablement aborder la question des jeunes Corses indépendantistes et de leurs formations politiques en se cantonnant uniquement à l’étude de cette catégorie (au demeurant ultra-minoritaire) en termes de violence. Les pratiques individuelles et les expériences groupales comme les choix, les représentations sociales, les questions d’intégration, les mobilisations et les actions de cette jeunesse indépendantiste ne peuvent se résumer aux comportements à la marge ou au sentiment de rage d’une poignée d’entre eux. Pour comprendre la vague de contestation violente qui touche la jeunesse actuelle, il fallait sortir de cette photographie ou de ce tropisme dont la violence caractérise le cadre et la parallaxe.
Certes, cette vision d’une jeunesse corse et surtout des Corses aux attitudes belliqueuses et au caractère frustre a été très tôt colportée dans l’imaginaire collectif, notamment par la littérature populaire du XIXè siècle. Depuis la naissance du Front de Libération Nationale de la Corse (FLN-C), dans la nuit du 5 mai 1976, cette vision romantique a été relayée par les mass média qui proposaient à l’opinion des informations et des documentaires décrivant exclusivement une île toujours un peu plus en proie à des conflits sociaux et des violences diverses et variées. S’il est vrai que cette image de la violence endémique des Corses a des racines profondes dans l’imaginaire national, il est aussi vrai que, depuis sa création et jusqu’au 25 juin 2014, date du processus de démilitarisation de l’organisation clandestine, le FLN-C entendait être le chantre de cette violence notamment par le bais d’une Lutte de Libération Nationale (LLN) contre l’Etat français et donc dominait l’ensemble de l’espace politico-médiatique. Parallèlement, les passages à l’acte violent paraissaient, en Corse, favorisés par un sentiment de minorisation (plusieurs de ces jeunes m’ont souligné l’idée « qu’ils luttaient par ce qu’ils ne voulaient pas devenir une minorité parmi les minorités »). La possession d’une arme et l’appartenance à un groupe constituaient alors des étayages susceptibles d’être mobilisés. Bref, force était de constater ou de montrer que la violence utilisée par les différentes officines issues du FLN-C (entre 1976 et 2014) puisait sa légitimité populaire dans la représentation sociétale et symbolique du mythe du « bandit d’honneur » et/ou du « bandit (ou justicier) social ». En effet, durant plus de quarante années, la violence (réelle et symbolique) des activistes des FLNCs a été assimilée par la jeunesse (et d’autres) comme étant une sorte de pratique vendettaire et/ou rébellionnaire et a nourri (et alimente toujours aujourd’hui) l’imaginaire collectif (et populaire) de générations en générations. En d’autres termes, pour les jeunes d’hier comme pour ceux d’aujourd’hui, les appellations de « clandestins », de « soldats de l’ombre », et de « lutte armée» sont synonymes d’aventure personnelle, de liberté collective et d’ascension sociale.
Pour plusieurs spécialistes de la question Corse, il semble logique que nous avons affaire ici à des jeunes en ruptures (familiale, institutionnelles, scolaires, etc.) qui associent aux violences des indépendantistes une multitude de postures identitaires et de comportements propices à une socialisation. De fait, selon ces spécialistes, en Corse, les jeunes ont un besoin presque irrésistible de donner un sens à leur existence et recherchent, pour cela, essentiellement, des engagements forts et parfois radicaux mâtinés de violences. Ce processus était particulièrement visible chez certains jeunes peu (ou mal) politisés et en quête de repères ou  de sens. C'est ce que nous avons voulu démontrer avec Marie Peretti-Ndiaye lorsque nous avons proposé une lecture sur l’engagement dans la radicalisation d'une nébuleuse constituée d'une poignée de jeunes plus dans l’errance et l'anomie sociale que dans l'activisme politique ( in « Nouvelles violences en Corse : l’extrémisme d’une jeunesse à la dérive, entre actions racistes et violences infra-politiques », Dominici T. et Schu A. Revue Politéia n°28, thème: Violence et action politique Bordeaux septembre 2016). Mais il est moins évident chez les jeunes qui pratiquent une violence urbaine aujourd’hui ;
De plus, à en croire certains de ces experts, les jeunes indépendantistes qui occupent le devant de la scène politique et les écrans des mass media, notamment lors des dernières manifestations de rue (Corté, Ajaccio, Bastia) sont,  à l’instar des djihadistes, tout simplement des jeunes déviants, marginalisés et souvent radicalisés. Pour une grande majorité de  spécialistes de la question Corse, force est de montrer l’association de ces jeunes indépendantistes à la dérive au désordre insulaire (Quartiers de l’Empereur, affaire du Burkini à Sisco, etc.), le lien paraît tellement évident qu’il en devient presque aveuglant. Certes, l’histoire du nationalisme contemporain montre que (…) Pour lire la suite choisir la version papier ou numérique In Corsica magazine pour smartphones et tablettes (Apple store ou Google play store)



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