IN CORSICA

René Pétillon : le Breton qui savait croquer la Corse. Par Jean-François Achilli


Rédigé par Constant Sbraggia le Jeudi 8 Novembre 2018 | Lu 20 fois | 0 commentaire(s)

Le père de Jack Palmer est décédé le 30 septembre, à l’âge de 72 ans. Son « Enquête corse », parue il y a dix-huit ans déjà, a été un triomphe. Le 5 avril 2001, il débarquait à Bastia en vedette des 8èmes Rencontres de la BD. Une arrivée remarquée, il avait raté son avion. Par Jean-François Achilli


René Pétillon par Rita Scaglia
René Pétillon par Rita Scaglia
« Peux-tu aller au festival de la BD à Bastia avec Pétillon » ? Ma surprise est grande quand Jean-Michel Aphatie, alors chef du service politique de France Inter, me demande, tout sourire, de couvrir cet événement somme toute assez éloigné de la vie politique. Mais il est vrai que nous sommes en plein processus de Matignon : Lionel Jospin, Premier ministre, tente de rétablir le dialogue avec une Corse encore sous le choc de l’assassinat du préfet Claude Erignac, et de sa réplique immédiate, l’affaire dite « des paillotes ». A ce moment, « L’Enquête Corse », qui cartonne en librairie, fait figure d’OVNI littéraire. L’auteur, qui n’a jamais mis les pieds dans le maquis, y croque avec beaucoup de justesse et sans parti pris, si ce n’est celui de l’humour et de la dérision, les nationalistes, les gendarmes, mais aussi ces continentaux qui « adorent la Corse » et paient l’impôt révolutionnaire. La BD est d’autant plus un miracle qu’elle fait l’unanimité, comme le « Astérix en Corse » de Goscinny et Uderzo, presque trente ans auparavant. 
 
Les briscards vont à Bastia
 
La veille du festival, j’ai la surprise de croiser à Orly Ouest un aréopage de dessinateurs mythiques, tous en partance pour Bastia. Parmi eux, Marcel Gotlib, dont les bulles ont illuminé mon enfance, de « Gai-Luron »  à « La Rubrique-à-brac », m’explique qu’il écrit, mais ne dessine plus. A côté de lui, Georges Wolinski, qui comme Tignous sera assassiné quatorze plus tard, dans l’attentat contre Charlie, ne cache pas sa mauvaise humeur. Je lui demande ce qui le tracasse : « tu es venu pour Pétillon, c’est ça ? Il n’y en a que pour lui, avec son Enquête corse. » Je regarde ma montre, l’embarquement a débuté, pas de René en vue. Une fois installé dans l’Airbus, je recroise Wolinski qui m’annonce que le héros du festival de Bastia… vient de rater son avion ! « Il nous a rejoint au bar, on lui a payé le coup. Ça a duré un bon moment, mais quand ils nous ont rappelé au check in, il avait oublié de s’enregistrer, ce con. Alors, ils ont filé le billet à un gars en liste d’attente ». Les briscards à bord sont morts de rire.
 
Un rendez-vous cagoulé 
 
Albin Michel, l’éditeur de « L’Enquête Corse », organise un diner dans un restaurant de la Citadelle de Bastia en l’honneur du grand absent. Je décide d’accompagner l’attachée de presse chargée d’aller récupérer le distrait à Poretta, censé arriver par l’avion du soir. L’aérogare est vide, les derniers voyageurs sont déjà partis. Il ne reste plus personne. Je demande à l’hôtesse de la chambre de commerce de lancer un appel : « Mr Pétillon, Mr Pétillon est demandé à l’accueil. » Personne. Mais où est-il ? Soudain, un petit bonhomme à l’air un peu paumé, un physique à mi-chemin entre le Woody Allen de Casino Royale et le Peter Sellers de L’inspecteur Clouzeau, jaillit des escaliers des toilettes en sous-sol, et lâche : « je m’étais perdu, je croyais que c’était la sortie de l’aéroport. » J’enregistre tout au micro de mon magnétophone Nagra, pour le reportage que je prépare pour France Inter. C’est la première fois que je croise ce confrère qui deviendra par la suite un ami. Je demande alors qui de Jack Palmer ou de lui est le plus proche du réel. Rendez-vous est pris pour un café sur le Vieux Port le lendemain matin. Je me retrouve en tête-à-tête avec la représentante d’Albin Michel. Mais toujours pas de René ! Il finit par nous rejoindre, hilare : « Tu sais ce qui vient de m’arriver ? Un gars est venu me chercher pour aller faire une photo, là-bas, de l’autre côté du port, là où il y a de la verdure, avec un type qui portait une cagoule ». 
 
Citoyen d’honneur
 
La journée qui suit est un tourbillon sans répit pour Pétillon, qui reçoit des mains d’Emile Zuccarelli, le maire radical de gauche de Bastia, la médaille de citoyen d'honneur de la ville. Il n’en revient pas de tant d’honneurs. Et me fait part de son émotion : « c’est presque trop. Mais je crois que les gens ici, nationalistes ou pas, ont compris qu’il y avait de la tendresse dans ma façon de les croquer. »  La BD fait l’unanimité, et sera adaptée trois ans plus tard au cinéma, avec Christian Clavier dans le rôle de Jack Palmer, et Jean Reno dans celui d’Ange Leoni. Une avant-première sera organisée à Porto-Vecchio, le 11 septembre 2004, en présence de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Economie, et de son épouse Cécilia, à l’invitation de Camille de Rocca Serra. Mais René ne sera pas de cette partie-là. La BD a poursuivi sa vie, et Pétillon la sienne. Il publie « L’Affaire du Voile » en 2006, puis « L’Enquête au Paradis » trois ans plus tard chez Dargaud, et enfin « Palmer en Bretagne » en 2013, comme un retour aux sources, lui, le grand enfant du Finistère. Sans parler des extraordinaires dessins satiriques dans les pages du Canard Enchainé, redoutables petits joyaux délicieusement acides et décalés. Nous sommes restés en contact régulier. Il a toujours fait preuve de beaucoup de gentillesse, et d’un grand recul sur l’existence, avec cette éternelle étincelle juvénile dans le regard. Je voulais l’inviter dans mon émission « Les Informés de Franceinfo ». Le destin en a décidé autrement.
 



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