IN CORSICA

Robin Renucci : A stazzona (l'histoire)


Rédigé par Constant Sbraggia le Mercredi 5 Octobre 2016 | Lu 232 commentaire(s)

Robin Renucci a choisi In Corsica pour évoquer les 20 ans de L'Aria


 
C'était au temps où les dieux existaient déjà, mais où les espèces mortelles n'existaient pas encore.  
Quand vient le moment, les dieux les façonnent à l'intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu. Au moment de les confronter à la lumière, les dieux confient aux Titans Prométhée et Épiméthée le soin de répartir entre les espèces mortelles les attributs et qualités qu'ils avaient élaborés à leur intention. 
 
Épiméthée, « celui qui pense après », obtint de son frère Prométhée, « celui qui pense avant », qu'il le laisse seul s'acquitter de cette mission divine. Sans y prendre garde, il répartit entre les seuls animaux ce que les dieux avaient prévu pour toutes les espèces mortelles. Vient le tour de l'homme : il ne reste rien pour lui, ni armes, ni protection. L'homme est nu, exposé à tous les périls. 
 
Et Prométhée revenu constate l'imprévoyance de son frère... Ne disposant plus de rien pour l'homme, il décide de le doter de l'habileté artistique d'Athéna et de l'habileté technique d'Héphaïstos, le forgeron de l'Olympe. Mais pour ce faire, il faut voler le feu car, sans feu, toute habileté est bien inutile : la pensée reste pensée et ne saurait être action. 
 
C'est ainsi que l'homme fut mis en possession des arts et des techniques. Il put ainsi assumer son devenir d'homme : vaincre la férocité des animaux, administrer la cité et lutter contre les injustices entre les hommes, créer, exister en somme, vivre la plénitude de l'humain, même si cette plénitude ne nous est pas acquise, encore aujourd'hui.
 
Comment ne pas évoquer, en pensant à la Stazzona, ce mythe de Protagoras que nous a transmis Platon ? Comment imaginer cette forge autrement que comme le lieu où l'homme encore démuni peut 
trouver le logos, la pensée et la parole, la force qui le différencie des animaux ? Le moyen de s'en servir pour se faire pleinement auteur de ses actes? 
 
La forge, c'est le lieu des valeurs et de leur transmission. C'est le lieu de l'émancipation. 
 
A Olmi Cappella, la maison de mon enfance était la forge du village. J'y ai fait mes premiers pas. 
 
Dans les plus anciens de mes souvenirs d'enfant, il y a cet antre magique, ses odeurs de métal, le haut banc de fer où je me hissais pour tourner la manivelle destinée à attiser les braises. Il y a mon grand-père François, forgeron, mon grand-oncle Ange, poète, mon oncle Antoine, musicien et forgeron… 
 
Il faut le dire tout net : cette construction, si évidente aujourd’hui, était jadis un horizon inatteignable - comme le sont tous les horizons. 
Projet insolent que de vouloir construire un théâtre dans un tel lieu. 
Mais il y a des insolences convaincantes... 
 
Michèle Demessine, Marie-George Buffet et Catherine Trautmann, ministres d’alors, étaient  en charge de ce feu que l'on ne vole plus depuis des lustres. Elles ont su transformer les étincelles que l'ARIA naissante, rejointe par les élus du Giussani, faisait jaillir. Elles ont apporté les premières bûches, montrant qu'un foyer pouvait, devait naître. 
 
Le département de la Haute-Corse et tout particulièrement Paul Giacobbi, alors président du Conseil général, franchit le pas. Puis la CTC, hésitante et même réservée à cette époque, s'est engagée à son tour. 
L'union est gage de victoire : la puissance publique, au travers de toutes ses formes institutionnelles, obtient la contribution de l'Europe. 
 
Il y aussi des insolences qui inquiètent. Réaliser est une chose ; faire vivre en est une autre. S'accorder pour construire est une chose, s'accorder ensuite pour faire vivre peut facilement en être une autre. 
 
Ici, comme dans tant d'autres contextes d'enclavement comparables à celui du Giussani, il fut beaucoup question de « développement local » et du rôle de la culture dans ce fameux « développement local ». 
Merveilleuse idée, puissante force mobilisatrice, mais piège redoutable aussi car il n'y a pas de « développement local » possible sans acceptation par chacun de la nécessité de changer de posture. 
 
L’inauguration d’un théâtre dans un tel cadre nous relie bien sûr à Maurice Pottecher et au théâtre du Peuple de Bussang, ou à Jacques Copeau et aux Copiaus de Pernand-Vergellesses. Et ce lien nous rattache aussi à la grande aventure de l'Éducation populaire. 
Mais je veux penser aussi à Francis Jeanson qui disait que « ce n'est pas en nous crispant sur ce que nous avons appris que nous inventerons » [1] ou qui définissait « la culture [comme] la création permanente des valeurs qui ne naissent que pour être dépassées » [2].
 
Le « développement local », c'est un renversement de verticalité, une création permanente des valeurs qui ne naissent que pour être dépassées. En d'autres termes, c'est un changement raisonné. Il surprend et inquiète d'abord. De cette saine insécurité naissent les traditions du futur. 
 
Inventé au temps des Trente glorieuses, « l'aménagement du territoire » fut d'abord une répartition de richesses ou de potentiels décidée « en haut » pour être appliquée « en bas ». La Corse dans son ensemble fut bien peu bénéficiaire de ces mannes. Son niveau d'équipement culturel, en tout cas, est bien inférieur à ce que l'on trouve dans la quasi-totalité des départements français. Peu de communes corses disposent aujourd'hui d'un théâtre, c’est-à-dire d'un bâtiment conçu comme tel. Pioggiola, l'une des plus petites, est l'une de ces exceptions ! 
 
Si le « développement local » est le renversement de verticalité que je viens d'évoquer, c'est d'abord parce qu'il est refus d'attendre que la manne arrive. C'est aussi parce qu'il est le produit d'une alchimie complexe dans laquelle la société civile est bien souvent le facteur déclenchant. 
 
Mais là n'est pas le seul renversement de verticalité. Il faut aussi que les élus se fassent catalyseurs et porte-paroles. Ils n'ont plus à intercéder « en haut » pour faire venir « en bas ». Il leur appartient de se doter d'habiletés nouvelles : celles de catalyseur, justement ; celles des « passeurs » également, dont la force est de relier des démarches les unes aux autres, de transformer des contributions a priori éparses en une fédération d'efforts. 
 
Edgar Morin est certainement l'un de ceux qui savent le mieux éclairer ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui, en particulier lorsqu'il nous dit que « la complexité est dans l'enchevêtrement qui fait que l'on ne peut pas traiter les choses partie à partie, cela coupe ce qui lie les parties ».[3]
 
La vie est bien loin d'être « un long fleuve tranquille ». Ce que nous vivons dans le Giussani ne garantit cependant pas pleinement l'avenir. L'ARIA en est consciente. Elle continue pourtant de se réjouir, car l'histoire continue à s'écrire. 
Non pas se réjouir d’avoir pu inaugurer ce théâtre qu'elle a ardemment voulu et qui n'a été construit que parce que chacun a su décider d'accompagner cette ardeur. 
Se réjouir parce que animer un théâtre signifie engager des défis sans cesse renouvelés et, avant tout autre, le défi du partage :
 
Partage entre ceux qui y viennent pour apprendre et pour faire et ceux qui les accueillent et les accompagnent dans cette aventure. 
 
Partage entre ceux qui font et ceux qui viennent se confronter à ces travaux. On les désigne souvent par le mot « spectateur » ou par le mot « public ». Nous avons appris ici depuis dix-neuf ans qu'ils sont avant tout nos hôtes ; ceux avec qui nous conversons par le truchement de la scène. 
 
Partage aussi et enfin avec nos frères en arts de la scène, car cet objectif est le nôtre depuis le premier jour. Cet « outil théâtral » est partagé : c'est une exigence artistique et fraternelle à la fois. Il est accueillant aux projets artistiques corses et, « sans distinction d'origine », à ceux qui viennent d'ailleurs. 
 
« Forgeons, forgeons ensemble. Nous serons forgerons » : ce que nous disions il y a bientôt  deux décennies est plus que jamais d’actualité. 
Réconcilié avec Prométhée par-delà le châtiment du roi des dieux, Héphaïstos y veille sereinement. 
L'ARIA est une aventure collective. Avec cet « outil théâtral », elle le sera toujours plus encore, jour après jour. 
 
Il y aurait tant de remerciements à adresser à ceux qui ont fait cette aventure :
 
Remercier tous les bénévoles qui depuis dix-neuf ans font vivre le projet, et tout particulièrement les membres du conseil d'administration de L'ARIA qui, au quotidien, font vivre l'association avec l'appui d'une équipe professionnelle dont je tiens à saluer l'implication. 
 
Les équipes techniques et artistiques de L'ARIA. 
 
Remercier les élus et les services du département de la Haute-Corse, les élus et les services de la collectivité territoriale et de l’assemblée de Corse. 
 
Remercier chaleureusement les habitants du Giussani et leurs élus, et bien sûr le public qui nous
accompagne fidèlement depuis 1998. 
 
Nous remercier tous d'être ensemble car sans cette rencontre, il n'y aurait pas de Stazzona, il n'y aurait pas d’ARIA. 

Robin Renucci
 
[1] Francis Jeanson, propos recueillis par Yves Jammet (octobre 1999) publiés dans Francis Jeanson, Philippe Forest, Patrick Champagne, La culture, pratique du monde, Éditions Cécile Defaut et association de prévention du site de la Villette, Paris, 2005.
[2] Francis Jeanson, « Les droits culturels en tant que droits de l'homme », intervention à l'UNESCO en juillet 1968, publiée dans Francis Jeanson, Culture et « non-public », Escales 3, Le bord de l'eau, 2009.
[3]Edgar Morin, propos recueillis par François Ewald, Magazine littéraire, numéro 312, juillet-août 1993. Page 1. 

L'Aria développe depuis dix-neuf ans un projet de création théâtrale dont l'enjeu est l'éducation et la formation individuelle et collective.
Les Rencontres d'été sont la partie la plus visible d'une action qui ne se limite pas à la période estivale. L'association déploie ses activités tout au long de l'année ; elles sont suivies au fil du temps par un public de plus en plus large, dont la fidélité en a fait un partenaire réel de l'action.
Cette action s'inscrit dans une histoire longue et dans le lien étroit entre Education Populaire, théâtre et irrigation du territoire que, chacun à leur manière et dans des cadres différents, Maurice Pottecher, Jacques Copeau, Jean Dasté, Hubert Gignoux, Gabriel Monnet, René Jauneau et tant d'autres ont tissé avec exigence et passion.
Cette initiative associative a ouvert la voie à une dynamique de territoire inconnue jusque là. Ses effets sur l'économie locale sont ressentis par les habitants et plus particulièrement par ceux dont l'activité professionnelle dans le domaine du tourisme en est à la fois bénéficiaire et acteur.
Le projet de L'Aria a été conçu d'emblée pour dépasser largement son cadre artistique et culturel de départ : il est facteur de désenclavement et de développement. Cet imaginaire a fait la rencontre d'un autre imaginaire, politique cette fois : des élus ont su se saisir de cette démarche et imaginer à leur tour de nouvelles initiatives.
Avec le Département de la Haute Corse, les quatre communes de la micro région (Mausoleo, Olmi Cappella, Pioggiola et Vallica) ont créé en 2001 l'instrument nécessaire : Le Syndicat Mixte du Giussani, créé pour assurer la maîtrise d’ouvrage d’équipements dont la réalisation a été décidée pour permettre à l’ARIA de mettre en œuvre le projet qu’elle avait défini. Cette réalisation a été permise par une importante mobilisation de fonds publics européens, nationaux, régionaux, départementaux et locaux.
Maître d'ouvrage des équipements définis à partir et pour le projet de L'Aria, il a pris d'autres initiatives qui visent aussi bien la population résidente (Bibliothèque-médiathèque, Point Accès Multimédia) que celles accueillies pour les activités de l'association.
Les présidents successifs de la CTC ont pris l'initiative de signer des conventions entre la Collectivité Territoriale de Corse et L'Aria d'une part, entre le Conseil départemental de la Haute Corse et L'Aria d'autre part. Ces conventions viennent compléter celle qui a été signée entre le Syndicat Mixte du Giussani et L'Aria. Elles garantissent  la structuration et la pérennisation des ressources budgétaires afin de renforcer les missions de l'association.
L'Aria a la responsabilité de la Stazzona depuis 2011 ; cela  lui a  permis d'engager une nouvelle phase de son projet : diversifier les formations proposées, s'adresser à la population locale toute l'année et accueillir en résidence les équipes artistiques corses et extérieures à la région qui veulent utiliser ce lieu pour développer leurs propres projets. Une nouvelle étape pour L'Aria a vu alors le jour : la possibilité de partager les outils mis à sa disposition.
Les grands axes du projet de L'Aria sont la Création, la Transmission, la Formation et l'Education Populaire, la pérennisation du projet de revitalisation par l'activité culturelle en zone rurale. Les diverses études du territoire du Giussani ont démontré que les handicaps liés à l'isolement s'affirment comme étant des atouts en matière de travail en résidence, de formation et de création.
La vallée du Giussani est une source d'inspiration artistique constante. Mettre en place des rencontres artistiques dans une zone rurale de l'intérieur est précisément la meilleure manière de la valoriser et de la faire rayonner.
Ainsi, au-delà du projet artistique, c'est une œuvre de développement local au sens large que porte L'Aria, soutenue par tous ses partenaires et épaulée par le Syndicat Mixte du Giussani, en plein cœur  du Parc Naturel Régional de Corse.
 
 
 

Robin Renucci photo Bruno Klein
Robin Renucci photo Bruno Klein



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