IN CORSICA

Tales of french power / La chronique de Marc Biancarelli


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 19 Novembre 2016 | Lu 258 commentaire(s)


photo : DR
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Le procès de Nicolas Battini et de ses camarades a souligné, jusqu’à l’inacceptable, ce que l’aveuglement de l’Etat quant aux aspirations de la Corse, exprimées majoritairement par le suffrage universel, ne l’oublions pas, peut produire de plus toxique pour le devenir de l’île. Condamner à huit ans de prison des jeunes militants qui, à l’âge de 18 ans, et avant l’incontournable dépôt des armes par les mouvements clandestins, ont défoncé un simple grillage, c’est une insulte à toute intelligence humaine. Je ne reviendrai pas sur les détails « des faits » incriminés, ni sur la personnalité des condamnés, qui se sont montrés d’une grande dignité, tout le monde en a parlé ; mais je reviens sur la sentence parce qu’une injustice écœurante a été commise, et qu’il faut la dénoncer bien au-delà du seul camp nationaliste.
Ceux qui me lisent savent que je n’ai pas de propension particulière à l’apitoiement collectif dont on s’affuble souvent en Corse. Je n’ai pas non plus une grande tolérance pour la philosophie ethnique et la mystique identitaire que certains nationalistes peuvent développer. Mais je dis juste que huit ans, pour ça, et pour ces hommes-là, c’est une honte. Comme est indigne d’une grande démocratie de ravaler l’engagement d’hommes qui en appellent à « l’apaisement, la coopération et la réconciliation » en les inscrivant au « ficher S ». Battini, Verdi et Tomasini ne sont pas des terroristes dangereux qui voudraient attenter à la vie d’autrui, un enfant de dix ans le comprendrait. Mais pas les juges d’une cour spéciale, visiblement.
Il faut aussi que soit dit, et encore une fois au-delà de leur propre mouvance, que les emprisonnés corses liés aux revendications nationalistes sont en tout point des prisonniers politiques. Des jeunes hommes comme ceux qui ont été condamnés récemment ne sont que les derniers sacrifiés d’un conflit dont il faut dire le nom, et qu’un pouvoir autiste a nourri à force de déni et d’arrogance. Ils sont les héritiers d’une incompréhension qui s’est écrite historiquement dans le mépris et la coercition, dans la manipulation des opinions et la corruption des élites politiques et économiques de l’île. Loin des envolées patriotiques du temps jadis, de l’époque où l’on avait besoin des forces paysannes pour en faire de la chair à canon, l’histoire de la France en Corse n’est pas une belle histoire à raconter. Elle est entachée de bobards, d’exploitation, de barbouzerie, d’anéantissement culturel, de dépossession foncière, elle est globalement imbuvable pour qui donne du sens aux mots liberté, égalité ou fraternité.
Il n’est nul besoin de se dire nationaliste pour comprendre que les droits fondamentaux d’un peuple ne se foulent pas au pied jusqu’à l’infini. Il n’est nul besoin de se dire indépendantiste pour comprendre que celui qui crache sur la langue d’autrui, qui piétine toute altérité comme s’il s’agissait d’une tare, sème irrémédiablement les graines de la division et de la colère. Et il n’est pas non plus utile de se dire révolutionnaire pour comprendre que la spoliation de la terre et la spéculation sous toutes ses formes poussent sans l’ombre d’un doute une île entière vers son émancipation.
L’Etat joue avec le feu depuis trop longtemps en Corse, il mise sur l’essoufflement des oppositions à l’horrible modèle qu’il propose, cet anachronique modèle jacobin, ou bien il semble espérer, ce qui est pire, que ses fins de non-recevoir à toute demande d’avancée mettront à nouveau le feu aux poudres. Comme s’il lui était impossible d’envisager un rapport avec la Corse autre que dans la violence la plus rétrograde. Comment peut-on être si irresponsable ? Comment peut-on être si nul face à des enjeux pourtant si atteignables ? Dans son immuable bêtise, ce gouvernement, peut-être plus que tous ceux qui l’ont précédé, agit ici comme si les Corses vivaient dans un bocal, comme s’ils ne faisaient pas partie du monde. On continue de nous vendre ces stupidités sur l’indivisibilité, sur la langue unique et universelle, comme si nous n’avions pas internet, pas d’avions, pas de connaissances de ce qui vit autour de nous. Pas d’exemples de sociétés respectueuses des particularismes et néanmoins apaisées. Ça n’est pourtant pas compliqué de se mettre autour d’une table, surtout avec des gens qui ne demandent aujourd’hui qu’à dialoguer. Ça n’est pas non plus très compliqué de saisir que tout conflit historique nécessite une résolution qui s’accompagne de signes forts. L’amnistie, ou le simple rapprochement des détenus, font partie de ces mesures fortes et inévitables. Des actes de droit qu’aucune communauté sur Terre, entrevoyant l’approche d’une paix possible, n’accepte de voir bafouer.
Dans une chanson des années 70, Tales of Yankee Power, le récent prix Nobel de littérature Bob Dylan racontait l’histoire de deux personnes qui se séparaient après s’être longtemps accompagnées par peur de la solitude. En arrière-plan de cette chanson était cependant la condamnation évidente de la domination des USA sur les pays d’Amérique latine. Je pense aujourd’hui crédible que notre lien avec la « République » puisse finir comme ça. A force de mensonges, de maltraitances, et à force de répéter sans fin une histoire qui ne tient pas la route, il faudra sans doute que nous apprenions, rapidement, à affronter notre solitude. Car nul ne peut s’y tromper, c’est bien là que nous mènent les postures impériales d’un pouvoir qui n’a pas compris que les temps avaient changé.  



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