IN CORSICA

Tignous, une passion corse. Par Jean-François Achilli


Rédigé par Constant Sbraggia le Mercredi 10 Janvier 2018 | Lu 2691 fois | 0 commentaire(s)

Sa trajectoire aura croisé et recroisé notre île. Avant de se briser un matin froid de janvier, dans les bureaux de Charlie Hebdo, sous les balles des terroristes islamistes. Bernard Verlhac, alias Tignous, était devenu l’un des dessinateurs les plus influents de sa génération, digne héritier de Reiser. Le caricaturiste s’était même mué en chroniqueur judiciaire, le temps du procès d’Yvan Colonna, pour une BD-reportage qui a fait date. Trois ans après les attentats, plusieurs ouvrages posthumes, dont deux sont liés à la Corse, viennent rappeler l’étendue de ses multiples talents. Et une vraie aptitude à croquer les vicissitudes de ce monde.


Il y a finalement peu d’évènements qui auront marqué durablement les esprits, au point de se poser la question récurrente: que faisiez-vous ce jour-là ? Pour les plus anciens, il y a le 22 novembre 1963 à Dallas et le 20 juillet 1969, sur la mer de la Tranquillité, Kennedy et Armstrong. Dans la mémoire collective récente, la mort brutale de la princesse Diana a bouleversé le monde le 31 août 1997. La question « que faisiez-vous » s’est vraiment posée de manière systématique après le 11 septembre 2001, quand deux avions de ligne détournés par des terroristes ont percuté les Twins Towers. Le choc du 7 janvier 2015 à Paris aura marqué un avant et un après dans nos vies françaises, inaugurant une trop longue suite macabre d’attentats de masse. Ce matin-là, je préparais une interview politique, tranquillement installé dans l’open space de la rédaction de France Info. Quand un « urgent » est tombé peu avant midi : coups de feu près du siège de Charlie Hebdo. La chaîne d’info, en quelques minutes, parce que les nouvelles sont allées très vite, a basculé en édition spéciale. Les noms des victimes ont très vite été égrenés. Parmi eux, des visages connus, Cabu, Wolinski, Charb, l’économiste Bernard Maris, avec qui j’aimais échanger dans le couloirs de France Inter sur ce qu’il voulait incarner : « l’autre économie ». J’avais glissé un jour à Bernard, lors d’un débat : « et si c’était eux, ceux qui tiennent la place, qui étaient l’autre économie ? » Et soudain, j’étais à l’antenne, le nom de Tignous a été confirmé. Je suis sorti dans le couloir pour m’isoler un long moment.
 
La liberté d’expression ciblée
 
Le terrorisme est un fléau qui frappe l’humanité toute entière, de manière aveugle et massive, au cœur de Paris, sur un marché à Bagdad, dans les rues de Nice ou de Barcelone, dans une mosquée du Sinaï. Provoquant à chaque fois autant de drames que de victimes. En s’attaquant à la rédaction de Charlie, les deux assassins ont voulu en prime frapper la liberté d’expression. Un proche de l’équipe du journal raconte que quelques minutes avant son assassinat, en conférence de rédaction, Tignous défendait la cause des jeunes issus des banlieues, confrontés à de grandes difficultés en matière d’insertion. Une discussion assez vive sur le sujet l’avait opposé à Bernard Maris. Et quelques minutes plus tard, les frères Kouachi déboulaient dans la salle de réunion pour les assassiner froidement. Serge Orru, conseiller auprès de la maire de Paris Anne Hidalgo, mais aussi ancien président et fondateur du Festival du Vent de Calvi, dont Tignous était un pilier, ne s’est jamais remis de la perte de son ami dessinateur : « cette tragédie est tellement présente chez moi que je n‘imagine pas qu’elle ne soit pas présente chez les autres. Ils ont assassiné des dessinateurs, des journalistes, des intellectuels. Leur empreinte a survécu, malgré l’horreur, elle est toujours là. Tignous incriminait l’injustice subie par les pauvres, quelle que soit leur origine, tous ceux qui vivent dans les quartiers oubliés de la République, mais aussi ceux que le système a laissés au bord du chemin. Ses dessins parlent pour lui. Il est mort il y a trois ans, et ses bulles sont plus que jamais contemporaines. »
 
« Un joyeux de la vie »
 
La rencontre de Tignous avec la Corse a démarré à Corte, d’où est originaire la famille de Rose Mariani, sa première compagne, la nièce de Serge Orru, avec laquelle il a eu deux filles, Marie et Jeanne. Rose se souvient de tous ces longs étés cortenais passés en famille, il s’y sentait bien, il était chez lui. Le dessinateur est très vite devenu l’une des vedettes du Festiventu à Calvi, manifestation annuelle, multiculturelle, dédiée à la musique et à l’écologie. C’est là que je l’ai moi-même côtoyé. L’homme était en fait un gros travailleur, observateur et exigeant. La caricature est une mécanique de précision : forcer le trait vous fait passer à côté du sujet. Tignous collaborait au journal du festival, un fanzine façon Hara-Kiri ou Charlie, élaboré chaque nuit avec des artistes inclassables tels que François Rollin, Claude Serre, Roger Blachon, Michel Bridenne ou Franck Margerin, et distribué gratuitement le matin à l’heure des croissants. Le ton y était très libre, le style plus que mordant. Une année, j’ai eu le plaisir d’y signer l’édito, partageant du coup une partie de la nuit avec une bande de briscards humanistes et zinzins, qui remplissaient les pages de ce quotidien éphémère. Pour Rose Mariani, « il portait un regard amical sur la Corse, il abordait les sujets les plus graves avec le rire, son approche était toujours bienveillante. » Serge Orru, à la tête du festival avec son épouse Carina, se souvient d’un dessinateur très à l’affût de l’actualité : « Tignous était un joyeux de la vie. Avec lui, tout était bon pour aimer et faire aimer les bonnes choses. Il n’était pas normal, il était... lui. Toujours curieux, toujours gentil avec les autres, les petits, les grands, les vieux, les bébés, les puissants, les précaires et ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Il les aimait tous. »
 
Le procès Colonna
 
Et puis il y a eu cet événement marquant. Tignous et le journaliste Dominique Paganelli ont suivi durant un mois, du 12 novembre au 13 décembre 2007, le procès d’Yvan Colonna, devant la Cour d’assises spéciale de Paris, afin de rédiger un récit d’actualité, avec dessins et textes détaillés, sur les quatre semaines d’audience. Le résultat a été respecté par toutes les parties en présence, la famille Erignac, celle des Colonna, les magistrats. L’ouvrage, d’une grande précision, publié en 2008 chez 12Bis, a reçu le prix France Info de la BD politique et d’actualité. Gilles Simeoni, l’un des avocats d’Yvan Colonna, se souvient très bien de Tignous : « je le revois en train de dessiner jour après jour, installé au même endroit dans un coin à droite de la salle d’audience, tout près de la Cour. Ce n’était pas quelqu’un qui parlait, il était du genre discret, avec un gentil sourire. Il observait, il comprenait tout. Nous discutions beaucoup, lui et moi. Un café le matin, et un verre le soir. J’aimais ces échanges prolongés. Je l’ai revu de temps à autre, les années qui ont suivi. » Gilles Simeoni marque une pause et ajoute : « il a fait entrer le procès dans l’Histoire avec une bande dessinée. »
 
La Corse prend le maquis
 
En 2002, Tignous rencontre Chloé. « Il faisait très jeune, je lui ai demandé son âge. Puis sa carte d’identité, parce que je ne le croyais pas. Il avait 45 ans et moi 24 », se souvient avec tendresse celle qui va devenir son épouse. Ils auront deux enfants, Sarah-Lou et Solal. « En 2015, on a assassiné mon amoureux. Je ne peux pas faire revenir l’homme, mais je peux faire vivre l’artiste, c’est la meilleure réponse à donner à la violence, la seule vengeance pacifiste possible », explique Chloé Verlhac, la voix emplie de tristesse. A propos des terroristes qui ont décimé Charlie et provoqué d’autres morts ce jour-là, « je n’ai pas de mot, je ne les nomme pas, je n’y arrive pas », élude celle qui désormais se concentre sur l’œuvre du dessinateur. On lui doit « La Corse prend le maquis », recueil de dessins satiriques sur l’île et ses clandestins, préfacé par Jean-Témir Kerefoff, l’âme de chez Tao à Calvi, et publié au Chêne. Le livre s’inscrit dans la lignée de « L’Enquête Corse » de Pétillon. Chloé Verlhac a également porté « Ecojolie », nom hérité du Festiventu, une BD qui brocarde les pollueurs de la planète mais aussi les intégristes écolos, renvoyés dos-à-dos. Deux anthologies lui ont déjà été consacrées. Un centre d’art contemporain porte son nom à Montreuil, la ville de Seine-Saint-Denis où il résidait. Ses dessins ornent la principale salle de commissions à l’Hôtel de Ville de Paris, une pièce sans fenêtre devenue soudain lumineuse. Anne Hidalgo la baptisera bientôt du nom du dessinateur. Les hommages se succèdent. Reste le souvenir d’un artiste sensible, observateur à la fois humble et mordant d’un monde impitoyable dont il a croisé la route ce matin de janvier, il y a trois ans déjà. Faisons en sorte qu’au final, ce soit le « joyeux de la vie » qui l’emporte. 



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