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Wanda Mastor nouvelle égérie de la Corse Par Jean-François Achilli


Rédigé par Constant Sbraggia le Samedi 7 Juillet 2018 | Lu 350 fois | 0 commentaire(s)

Le verre à moitié vide ou le verre à moitié plein ? La révision constitutionnelle voulue par Emmanuel Macron est en marche, non sans difficulté. Le texte, après l’avis rendu le mois dernier par le Conseil d’Etat, arrive enfin devant le Parlement. La Corse y figure en bonne place, avec son inscription annoncée, sujette à polémique, dans le cadre d’un article baptisé « 72-5 », que les spécialistes jugent au mieux symbolique, au pire, indigent. Les élus nationalistes, qui ont réclamé cette inscription depuis de longs mois, restent déjà sur leur faim. La constitutionnaliste Wanda Mastor, à l’origine d’un rapport sur la question commandé par le président de l’Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni, analyse pour IN Corsica le contenu, mais aussi l’impact réel de cette révision dans la vie quotidienne des insulaires. Sans oublier sa passion sans limite pour la littérature et la Corse. Elle est allée se détendre quelques jours à Macinaghju, dans le Cap Corse. Loin de ses vraies attaches, bonifaciennes, à l’autre extrémité de l’île. Evoquer l’inscription de la Corse dans la Constitution sans aller à la rencontre de Wanda Mastor serait se priver des clés pour comprendre les enjeux de cette bataille politique et institutionnelle, qui occupe le devant de l’actualité. Par Jean-François Achilli


Photo Rita Scaglia
Photo Rita Scaglia
Il y a d’abord la mécanique institutionnelle. Le projet de loi constitutionnelle « pour une démocratie plus représentative, responsable et efficace » – c’est son appellation exacte- devrait être examiné, si tout va bien, en première lecture à l’Assemblée Nationale avant la trêve estivale. Puis au Sénat à la rentrée. Le texte devra être voté à l’identique par les deux chambres. Ce sera ensuite au chef de l’Etat de le faire ratifier. Soit par un vote du Parlement réuni en Congrès. Soit par un référendum, un choix risqué, parce que les électeurs ne répondent pas forcément à la question posée, et peuvent utiliser la procédure pour sanctionner le président. Le général de Gaulle en a fait les frais en 1969. Au final, et si aucun n’incident ne survient, la réforme en question devrait arriver à son terme au début de l’année 2019. Certains sujets qui fâchent et divisent la classe politique ne sont pas concernés par le premier volet constitutionnel qui a été présenté en Conseil des ministres le 4 mai dernier. La dose de proportionnelle aux élections législatives et l'abaissement du nombre de parlementaires relèvent de projets de loi organique et ordinaire. La Corse, non : son inscription est au cœur de la révision pure. Et son évocation provoque, à chaque fois, des réactions contrastées, pour ne pas dire hostiles, de la part des personnalités politiques mais aussi des journalistes et commentateurs divers et variés. Certains sont même allés jusqu’à voir dans le comportement des supporters de l’ACA, au cours de l’épisode havrais, une réplique à la frustration du 72-5 ! L’imagination est décidément sans limite. 
 
Petit rappel : l’article 72 de la Constitution définit l’organisation des collectivités territoriales. Le 73 concerne les départements et les régions d’outre-mer. Le suivant, le 74, qui avait les faveurs de Gilles Simeoni et de sa majorité, s’attache spécifiquement aux collectivités d’outre-mer et à leurs compétences législatives locales. En clair, le gouvernement, en plaçant la Corse dans le giron du 72, lui a signifié son caractère purement métropolitain, avec quelques aménagements en deçà des espérances insulaires. 
 
Mais les Corses, dans leur vie quotidienne, se sentent-ils réellement concernés par ces débats au fond si techniques ? Pour Wanda Mastor, le débat se situe ailleurs. « J’ai plaidé pour la Corse dans la Constitution. Au fond, peu de personnes connaissent le sujet. Il est certes éloigné des préoccupations premières des citoyens de notre île. Mais je ne suis pas une constitutionnaliste hors sol. Je comprends que la plupart d’entre eux puissent trouver confus, coupé des réalités, le fait de réviser la Constitution et d’y faire entrer la Corse en particulier. Mais la Constitution est le texte fondamental. Et pour voir de loin, il faut voir de voir de haut, répétait souvent le regretté Guy Carcassonne. » Wanda Mastor se réfère à celui qui restera l’un des plus grands constitutionnalistes français, décédé lors d’un déplacement en Russie il y a cinq ans. Elle avait collaboré avec lui et avec son amie Julie Benetti, elle aussi professeure et corse, à une première étude sur l’inscription de l’île dans la Constitution, remise à Paul Giacobbi en 2013. Wanda Mastor poursuit : « cela peut paraître hors sol, mais pour moi c’est primordial. Mes combats favoris sont la protection du littoralou la sauvegarde de la langue. Ce sont des choses très concrètes. Les lois de la République sont révisables tous les quatre matins. Alors que la Constitution, c’est la bible républicaine. Ce qui est inscrit dans ses pages imprime la marche du pays. C’est une base plus solide que la loi. Une Corse qui y figurerait en bonne place aurait les moyens de traiter pleinement les sujets qui me préoccupent, sans dépendre du Parlement national. » 
 
Un 72-5 sans grand contenu
 
La constitutionnaliste ne peut donc que se réjouir de cette entrée de la Corse. Mais est-ce justement à la bonne place ? « C’est un peu compliqué de répondre. Il est vrai que ce qui va se produire - la création d’un article 72-5- va laver un affront, cette insulte faite à la Corse de ne pas la faire figurer dans le texte suprême, j’assume pleinement ce propos repris jadis par Guy Carcassonne. Mais enfin ! Qui connaît l’Ile Clipperton, dépendance française au cœur du Pacifique, qui est inscrite dans la Constitution ? Il était donc indécent de ne pas y trouver la Corse. Mais attention ! L’inscription en question ne doit pas se limiter à un simple aspect décoratif, cosmétique, purement symbolique. Je l’ai écrit dans le rapport sur le même thème que j’ai remis en janvier dernier à Jean-Guy Talamoni, à sa demande. »
 
La constitutionnaliste, qui connaît le sujet sur le bout des doigts, dans tout ce qu’il a de plus juridique, « scientifique » comme elle le dit, pèse ses mots : « Tel qu’il est rédigé, l’article 72-5, de mon point de vue, n’a pas beaucoup de contenu. Les uns, les jacobins, vont dire que c’est une révolution ! La Corse a son article dédié, et pourra bénéficier d’adaptations spécifiques. Et les autres, qui vont bien au-delà des girondins, vont défendre un tout autre point de vue. Cette inscription, qui permet à la Collectivité de Corse de proposer des adaptations en fonction des problèmes de l’ile, ce n’est que la constitutionnalisation des compétences qui existent déjà dans le code des collectivités territoriales. Ni plus ni moins ! Je peux comprendre que l’on puisse avoir un point de vue différent du mien, mais moi, j’allais jusqu’à la revendication de l’autonomie. Parce qu’en droit, tout peut se faire. Notamment dire que la Corse peut voter des textes de forme législative, sur le foncier, le fiscal et la langue. » Ce ne sera pas le cas. Le 72-5 ne permet qu’un pouvoir d’adaptation des lois nationales aux contraintes insulaires. Il pourra, par exemple, faire voter la création de taxes locales, comme la taxe caravane, mais pas plus. Nous sommes loin, très loin des revendications centrales de la famille nationaliste, laquelle a pourtant largement remporté les élections territoriales. 
 
Wanda Mastor, partisane d’une autonomie pour l’île, se défend de sortir d’une hypothétique obligation de réserve. « Je suis trop politique ? Non, parce que tout est scientifique. L’autonomie est un sujet scientifique, hautement constitutionnel. Je vous rappelle que pratiquement toutes les iles de Méditerranée sont dotées de cette autonomie : Sardaigne, Sicile, Baléares, ça ne pose pas de problème ! Les états concerné sont régionaux, et la France est de très loin le plus centralisé d’Europe. » Pour la professeure de droit constitutionnel, il ne faut pas oublier que le rapport entre le continent et la Corse, entre le pouvoir central et l’île supposément rebelle, s’est construit sur des années d’une histoire politique lourde, trop souvent faite d’incompréhensions, avec cette volonté de Paris de contraindre ses provinces. Les bretons ou les basques partagent le même point de vue. 
 
Un rapport commandé par Jean-Guy Talamoni
 
C’est au détour des élections territoriales de décembre dernier que Jean-Guy Talamoni et Wanda Mastor se sont rencontrés, en deux temps, avant et après le scrutin. Le président nationaliste de l’Assemblée de Corse lui a alors commandé un rapport spécifique en vue de la révision constitutionnelle qui se profilait. Emmanuel Macron, devant le Parlement réuni en Congrès le 4 juillet 2017, avait défendu l’idée d’un « pacte girondin » pour le pays. Le moment était donc venu, pour les responsables nationalistes, de passer à la vitesse supérieure, sans plus attendre. « Pe a Corsicaa fait un tabac aux élections, le moment juridique et politique était idéal pour que je produise un rapport. Jean-Guy Talamoni voulait aller vite, ne pas se laisser distancier par le chef de l’Etat, en marche accélérée, et sur le point de se rendre en Corse. De plus, le calendrier s’est précipité : Gilles Simeoni et lui allaient être reçus le 22 janvier par le Premier ministre Edouard Philippe. » Wanda Mastor, qui passe le jour de l’an à Ajaccio, rencontre alors l’entourage de Jean-Guy Talamoni, qui lui passe commande de ce rapport, du moins juste une ébauche, en vue du rendez-vous à Matignon. « Il fallait un texte qui colle à l’actu, cinquante pages, pas plus. Un plaidoyer scientifique, spécifique à la Corse, en m’appuyant beaucoup sur des arguments de droit comparé. » Le titre serait simple, informatif : « Pour un statut constitutionnel de la Corse », tout un programme. Wanda Mastor se rappelle un moment assez intense : « Commence alors pour moi un compte à rebours, sans doute le plus stressant de ma vie. Jean-Guy Talamoni me demandait une ébauche ? Donc, et parce que c’est mon tempérament, je fais faire un rapport… complet. La plus belle mission de ma vie ! J’en ai pourtant effectué de très belles auparavant, avec Lionel Jospin, ou encore aux Etats-Unis. Mais là, j’ai vu en cette demande un acte de dévouement pour mon ile. »
 
Wanda Mastor s’est exécutée, œuvrant jour et nuit afin de fournir le précieux document en temps et en heure. Mais celle qui enseigne le droit constitutionnel à Toulouse est-elle nationaliste ? « Mes opinions politiques ne regardent que moi. Certains en Corse dénient mon objectivité ? Je suis corse, j’y suis née, j’ai grandi en Corse, ma seule famille est là, à Ajaccio, à Bonifacio. Je suis viscéralement bonifacienne, j’ai fait hypokhâgne à 18 ans en Corse, à Bastia, j’ai retardé mon départ de l’île, le plus tard possible. Si j’ai donc pu développer le plus grand nombre d’arguments au plus près de la réalité, c’est parce que j’ai vécu et éprouvé les difficultés liées à l’insularité. J’ai conscience des contraintes. Je n’ai pas pu apprendre le grec ancien parce qu’à mon époque, il n’était pas enseigné, ni au Lycée Laetitia,  ni même personne au sein de l’académie d’Ajaccio. » Deuxième contrainte : le coût de la vie, celui notamment des transports. La jeune Wanda, étudiante sur le continent, ne pouvait pas rentrer régulièrement afin de visiter ses parents. Vous y ajoutez le prix du foncier, élevé voire prohibitif notamment du côté de Bonifacio. « C’est terrible, je pense déjà à l’achat de mon caveau. Le cimetière marin fait rêver tous les peoplede la Terre. Et nous, nous angoissons de ne pas pouvoir nous y payer une concession, c’est insupportable. » 
 
Wanda Mastor fait également l’objet d’une critique d’ordre très politique. Son rapport sur l’inscription de la Corse dans la Constitution lui a été commandé par Jean-Guy Talamoni : « Je vais être claire : mes opinions ne regardent que moi. Mais j’ai le droit de m’exprimer sur les êtres. Mes détracteurs sont loin de se douter d’une chose. C’est la première fois de ma vie que quelqu’un qui me commande un rapport se montre autant respectueux de mon travail, de mes idées. Le président de l’Assemblée de Corse  m’a toujours fait confiance. » La séquence du rapport a été révélatrice : le compte à rebours avait déjà commencé. La semaine qui a précédé la remise s’est soldée par sept nuits blanches. « Je ne vivais plus alors. J’avais promis d’envoyer le document le week-end qui précède Matignon. Pari tenu. Je m’attendais à être corrigée. Petr’Anto Tomasi, président du groupe Corsica Libera, et Jean-Guy Talamoni n’ont pas changé une virgule. J’exerce le métier d’enseignant-chercheur, et contrairement à ce que les gens peuvent penser je n’ai eu aucune feuille de route. Quand l’on connaît l’éducation, l’intelligence et la culture du président de l’Assemblée de Corse, c’est d’autant plus valorisant qu’il vous fasse confiance. J’ai entretenu par la suite d’excellents rapports avec Gilles Simeoni, mais je reconnais que je dois ce travail à Jean-Guy Talamoni, qui a lui-même tweeté, en français et en corse, sa reconnaissance. Qu’il l’exprime publiquement est unique. Même Lionel Jospin, en d’autres temps, n’a jamais publié de communiqué pour nous remercier. La gratitude, je n’en vois pas souvent la couleur... »
 
Une forme de mépris à l’égard des élus corses
 
D’emblée, la spécialiste de la Constitution explique qu’il y a plusieurs hypothèses. Dans l’introduction, elle propose une hypothèse haute : l’autonomie, pure et simple. Wanda Mastor est convaincue dès le départ que l’article 72 n’offrira rien de tangible à la Corse. L’autonomie législative donne à l’Assemblée de Corse la possibilité de produire sa propre loi, dans les domaines qui ne touchent pas le régalien. L’idée est de ne pas faire la révolution, comme le répètent les experts qui défilent dans les médias, mais d’adapter des dispositions dans des domaines liés aux contraintes de l’ile.Que dit le 72-5 ? Qu’offre-t-il réellement à la Corse de si nouveau, mis à part une simple inscription, symbolique, dans le marbre de la Constitution, comme s’il s’agissait d’un monument historique devant lequel nous allons nous incliner ? Wanda Mastor donne sa réponse, sans détour : « l’actuel article 72-5 ne permet pas à la Collectivité de Corse d’adapter ses propres lois. Dans ce qui est prévu, l’Assemblée de Corse doit passer par une autorisation nationale. Nous allons créer un nouveau monstre bureaucratique. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas confiance aux capacités du 72-5 proposé par le gouvernement. »  
 
La Corse, comme cela est souvent avancé, a-t-elle réellement un train d’avance sur les autres entités régionales ? « Et bien non. Son train d’avance n’est que politique. J’ai rencontré François de Rugy. Le président de l’Assemblée Nationale souhaitait me consulter. Il m’a ramenée à l’exemple de la Bretagne, très indépendante d’esprit mais qui n’a pas les mêmes prétentions que la Corse en matière d’autonomie institutionnelle. Je lui ai fait valoir qu’aucune autre région n’a eu les résultats électoraux de la Corse. La liste nationaliste  Pe a Corsica  a été élue – et largement élue- sur un programme. Le jeu des urnes est censé être le plus important. Il est difficile d’expliquer pendant des décennies qu’on ne peut pas négocier avec vous parce que vous êtes dans la lutte armée. Puis que vous n’avez pas droit de cité parce que même si vous êtes entré dans le dialogue républicain, vous n’êtes pas majoritaire aux élections locales. Et soudain, mince, vous êtes majoritaire. Mais on ne peut pas accéder à ce que vous demandez… » Pour la professeure de droit constitutionnel, qui s’exprime également en tant que citoyenne, le regard sur la Corse serait tendancieux. « On est largement méprisé. Je parle d’une forme de mépris à l’égard des élus corses, de la part des hauts fonctionnaires de la place Beauvau et d’ailleurs. Ils seraient très étonnés de l’intelligence et de la compétence de nos élus, Gilles Simeoni, Jean-Guy Talamoni, Jean-Christophe Angelini, Petr’Anto Tomasi, Jean-François Casalta, et de leurs entourages. Je me permets de souligner leurs capacités, leur niveau élevé, pour les avoir rencontrés. Nos députés sont également très forts, très travailleurs. C’est un élément de fierté. » Un ressenti qui rappelle la gêne éprouvée par François Pupponi. Le député Nouvelle Gauche de Sarcelles avait évoqué, dans une interview accordée à IN Corsicaau mois de novembre 2017, en pleine discussion budgétaire, une forme de réticence, voire de condescendance des élites parisiennes à l’endroit des élus insulaires, expliquant que « la technostructure et la haute administration ne considèrent pas les nationalistes comme des élus dignes de ce nom. Il y a une espèce de défiance, eu égard à leur passé. On ne parle pas aux élus corses, parce qu’ils sont nationalistes, comme l’on parle aux élus d’Auvergne, de Normandie ou d’ailleurs. C’est culturel et profond. Il y a toujours eu une défiance vis-à-vis des Corses, je la ressens dans la haute administration mais aussi auprès des élus du Parlement. Les élites françaises se méfient des nationalistes, qui sont toujours diabolisés. » 
 
Le nerf de la guerre
 
Une question majeure – elle n’est pas la seule mais pèse lourd-sous-tend la relation compliquée entre l’Etat et la Corse : l’argent, ou plus précisément, le prélèvement de l’impôt. Le Conseil d’Etat, qui a rendu sa copie le mois dernier, considère que l’article 72-5 offre de réelles possibilités de différenciation en matière fiscale.  Ce sont en réalité l’avis du Conseil d’Etat et l’exposé des motifs du Projet de loi qui mentionnent cette possibilité, et non pas le texte de la Constitution lui-même, qui n’entre généralement pas dans ce genre de détails trop techniques. L’exposé des motifs précise les dispositions suivantes :
 
« Lors de son déplacement à Ajaccio et Bastia, le Président de la République a rappelé que « la Corse est au cœur de la République » et qu’elle doit « construire son avenir au sein de notre République ». Dans le même temps, ses spécificités doivent être « pleinement prises en compte ». Insistant sur le fait que « demeurer dans le giron de la République, ce n’est pas perdre son âme ni son identité », il a rappelé que la Corse est une composante pleine et entière de la Nation française.
Afin de reconnaître la spécificité de la seule île du territoire européen de la France aux dimensions d’une région, l’article 16 du présent projet de loi constitutionnelle inscrit celle-ci dans la Constitution à l’article 72-5, dans le respect du principe d’indivisibilité de la République.
Le premier alinéa de ce nouvel article 72-5 consacre dans la Constitution le fait que la Corse est une collectivité à statut particulier au sens du premier alinéa de l’article 72.
Le deuxième alinéa procède à la reconnaissance constitutionnelle des spécificités de la Corse. Par conséquent, les lois et les règlements pourront comporter des règles adaptées aux spécificités liées à son insularité ainsi qu’à ses caractéristiques géographiques, économiques ou sociales.
Cet alinéa permettra au législateur de créer des taxes locales propres à la Corse sans qu’il soit besoin de créer les mêmes sur le continent. Pour justifier ces créations, il ne sera pas nécessaire que les spécificités prises en compte soient absentes de chaque région continentale. Il sera ainsi possible de créer en Corse des impositions visant à tenir compte des coûts spécifiques engendrés par l’activité touristique saisonnière.
Il sera aussi possible d’adapter les dispositions fiscales nationales. Le législateur pourra ainsi, dans la mesure évidemment où il estimera que c’est utile et justifié, adapter la fiscalité nationale, par exemple en confirmant les exonérations en matière de droits de mutation à titre gratuit.
Le troisième alinéa prévoit que, dans certains cas, ces adaptations pourront être décidées par la collectivité elle-même, sur habilitation du pouvoir législatif ou réglementaire, dès lors que les règles concernées s’appliquent aux matières relevant de ses compétences. »
 
A la première lecture, sans doute trop rapide, et un brin enthousiaste, l’exposé des motifs du projet de loi, semble offrir une opportunité inédite aux élus insulaires qui souhaitent avoir les coudées franches en matière de levée de l’impôt. Mais il ne résiste pas au scanner d’une spécialiste de la Constitution. Pour Wanda Mastor, ce texte, ainsi que l’avis du Conseil d’Etat ne valent pas grand-chose. Pire, même : « au niveau normatif, ça ne vaut rien. Ces deux petites fenêtres ne sont tout simplement pas contraignantes. Des trois domaines essentiels des aspirations centrales des corses, il ne reste que le fiscal. La langue et le foncier sont laissés au bord du chemin. Et la lecture de l’exposé des motifs incite à la prudence. Pourquoi ? Tout simplement parce que chaque éventuelle décision en Corse en passera par la loi. Et sera contrôlée par le Conseil Constitutionnel. Et quand l’on connaît la philosophie générale de la jurisprudence de cette institution à l’endroit de la Corse, cela ne laisse que peu de place à l’optimisme. » En clair, l’article 72-5 offre une exposition symbolique de l’île dans le marbre de la Constitution mais pas ou si peu de marges de manœuvres. Rien ne changera demain. Surtout pas les questions financières. Le jacobinisme qui prévaut dans l’ensemble de la communauté nationale depuis la Révolution française fonctionne encore et toujours à plein régime. Il se ressent d’autant plus que la Corse, de par son insularité, subit des contraintes accrues qui ne se règlent pas forcément depuis Paris. 
 
L’identité, grande absente de la révision constitutionnelle
 
Mais l’argent n’est pas forcément le seul problème de l’avenir d’une Corse qu’Emmanuel Macron envisage, comme ses prédécesseurs, « au cœur de la République ». Et nulle part ailleurs. Le fiscal n’est d’ailleurs pas le combat de Wanda Mastor. Le plus important à ses yeux reste la défense du patrimoine culturel, et par-dessus tout de la langue corse : « c’est une question d’essence, comme l’attachement à notre Histoire, elle est inséparable de l’identité de l’île. J’aimerais mieux parler le Corse, j’y travaille quotidiennement, je m’astreins chaque jour qui passe à une séance d’écriture. » La professeure agrégée de droit public qui enseigne à l’université Toulouse-Capitole est aussi une amoureuse des lettres, cousine d’Alain di Meglio, écrivain et auteur de chansons, entre ses cours à la faculté de Corte. Wanda Mastor, qui a quitté l’île à l’âge de vingt ans, considère la langue comme le vecteur principal de l’identité, de la culture. Et de la mémoire. « Comme beaucoup de corses exilés, je souffre de cette existence chargée de mélancolie. Je dois prononcer le mot Corsecinquante fois par jour. Cet attachement est évidemment décuplé depuis que je suis loin. Autrefois, je rêvais tout autant d’être bergère que prof de doit. J’ai un rapport très fusionnel à la nature. Je connais chaque lac, chaque montagne de notre île, je verse dans le romantisme dès que je reviens sur le continent, j’avoue manquer un peu de recul voire de lucidité sur la question ». L’enseignante et chercheuse éclate d’un rire communicatif et poursuit : « nous sommes tous, nous, les exilés, sans doute excessifs avec cette idée d’éloignement, mais que voulez-vous, la Corse est notre ADN. Quand je suis auditionnée en 2013 avec mon amie Julie Benetti, pour notre étude sur l’inscription de la Corse dans la Constitution dirigée par Guy Carcassonne, j’ai eu ces mots qui me sont venus naturellement : le jour ou j’ai quitté la Corse, une partie de moi est morte. Julie m’a fait remarquer alors : avec une déclaration pareille, comment voulais-tu que les élus nationalistes élus quelques années plus tard, ne te rappellent pas pour écrire un rapport sur le même sujet ? » 
 
Wanda Mastor a choisi la vie à Toulouse parce que « l’exil y est moins douloureux ». Elle y retrouve quelques similitudes avec la Corse, le climat – ce n’est pas comme à Paris-, la nature à portée de voiture, elle qui veut voir des chèvres, entendre le son des cloches des églises, croiser des agriculteurs… « Je suis une arrière petite-fille de pêcheur, mon Bonifacio à moi est celui de Luigi d’Arco, mon arrière grand-père maternel ». Celui qui est sur la carte postale, celle que les touristes s’arrachent. Cette partie-là de sa famille vient de Ponza, une petite île distante de Naples d’un peu plus d’une centaine de kilomètres. La mère de Wanda, Patricia Canniccioni, est également une descendante de l’artiste-peintre Léon-Charles Canniccioni. Mais alors, d’où vient cet étrange patronyme, Mastor, qui semble hérité d’un conte de l’antiquité ? La question est souvent posée à la  constitutionnaliste, notamment sur Twitter. L’histoire, étonnante, est pour elle un grand élément de fierté. Son grand-père paternel est un enfant de l’orphelinat. Les services sociaux, à sa naissance, attribuaient aux enfants des noms de personnages mythiques. Adamastor est une sorte de géant des mers et des tempêtes. C’est le poète latin Claudien qui en fait mention pour la première fois à la fin du IVème siècle après Jésus-Christ. Va pour le monstre de légende, le patronyme devient « Adam Mastor », que le grand-père ensuite a changé en « André Mastor », le prénom initial lui rappelant un peu trop l’orphelinat. Son fils – le père de Wanda- a également été prénommé André. Mastor est resté. « Nous le portons avec une fierté inouïe. Mon père travaillait à la chambre des métiers et était très respecté en Corse-du-Sud et est un auteur de romans reconnu. Ma mère a été une infirmière et une institutrice toujours dévouée. Ce sont deux grands travailleurs qui forcent mon admiration. Quand l’on me reproche de ne pas porter de vrai patronyme corse, j’en suis infiniment fière, au regard de cette belle histoire. Et je n’en changerai jamais. » La Corse est décidément omniprésente dans la vie quotidienne de la prof de droit Mastor. Jusque dans sa voiture « pourrie » immatriculée 2A, couverte d’autocollants insulaires, emplie de chapelets, de croix et de rameaux envoyés par sa marraine de Bonifacio. La honte du parking de l’université Toulouse-Capitole. « Cela insupporte mes collègues, qui m’interpellent tous les jours quand ils me voient sortir de l’engin, sur le mode : allez, Wanda, arrête avec cette nostalgie. Il y a toujours dans le propos ce petit côté vous-nous-emmerdez-avec-votre-Corse. L’île reste un problème,  avec une somme d’incompréhension et de malentendus, de part et d’autre. Les gens en ont sans doute un peu marre de nous. » Wanda Mastor vit à Toulouse par choix professionnel, avec son compagnon, leurs deux filles y grandissent. Mais la Corse est partout. La professeure de droit est aussi… archi-catholique ! Un brin mystique revendiquée : « la République est laïque, mais j’assume ma chrétienté. Ma mère vit dans un appartement en face de ma paroisse, l’église de Saint Erasme, celle des pêcheurs de Bonifacio. C’est dur à chaque fois de ne pas y être pour les fêtes, ma grand-mère chantedans la procession. » 
 
Un bon juriste doit sortir ses tripes
 
Wanda Mastor ne fait rien à moitié. Elle enseigne le droit comme elle pratique le sport : intensément. La prof court régulièrement, et suit également un entrainement de niveau militaire, de type parcours du combattant. C’est un besoin vital, sa manière de « supporter l’agenda universitaire, d’expier sans doute plein de choses. Rien ne vaut un bon footing aux Sanguinaires avec mon père. » Mais un juriste peut-il s’engager sur le terrain de la politique ? Ne se met-il pas hors-la-loi en interprétant trop en avant la Constitution et les textes soumis à la représentation nationale ? « Je suis dans mon métier comme je suis dans ma vie, c’est à la fois ma force, parce que les gens louent une certaine forme de courage. Et ma faiblesse, parce que dans le domaine des sciences, il ne faut pas être excessif. Or, je sais que je le suis. En droit, certains chercheurs estiment que le juriste doit rester neutre. Ce que j’enseigne à mes étudiants est qu’un bon scientifique s’implique, sort ses tripes, doit prendre position. Sinon, comment parler du chômage, de la pauvreté, des migrants, du statut des étrangers ? S’impliquer rend les cours bien plus passionnants. Sinon, mes étudiants peuvent aller sur Wikipédia. Ce n’est pas de la politique, c’est affaire de conviction. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’écris sur la cause des noirs aux Etats-Unis, ou sur les indiens d’Amérique. » 
 
Wanda Mastor affiche sa passion pour la littérature et… ses tatouages ! Les deux sont étrangement liés. Après hypokhâgne à Bastia, son choix est allé au droit, « la plus puissante école de l’imagination, Jamais poète n'a interprété la nature aussi librement qu'un juriste la réalité », a écrit Jean Giraudoux dans « La Guerre de Troie n'aura pas lieu », qu’elle cite de mémoire. Après des études brillantes à Aix-en-Provence, elle rate l’agrégation, premier grand échec de sa vie. Et pourtant, elle aura tout fait pour ne pas décevoir ses parents, y compris d’écourter ses belles soirées au Son des guitares à Marseille pour aller réviser. Insulte suprême, le président du jury lui reproche sa passion pour les auteurs et lui lance : « je n’aime pas ce que vous êtes, ce que vous représentez. Votre culture n’est pas juriste mais littéraire ». Piquée au vif, Wanda Mastor jure de se faire tatouer si elle venge cet affront. Dès le surlendemain, elle se remet au travail, comme un forçat, elle réussit l’agrég, et se fait imprimer du St John Perse sur la peau, pour se rappeler à chaque instant que la poésie, à l’instar de la Corse, fait aussi partie de son ADN. Et vengeance suprême, l’agrégée Mastor siègera dans le même jury, à la place de son détracteur ! Les échecs nous font toujours avancer. La littérature va rester sa marque de fabrique. Pour ses recherches sur les indiens d’Amérique, le fil rouge s’appelle Alexis de Tocqueville. Pour ses travaux sur Roosevelt, le fil rouge est le chef d’œuvre de John Steinbeck, « Les Raisins de la Colère ». Les livres sont une force, elle enseigne droit et littérature, en même temps. « Les grands discours de la culture juridique », qu’elle cosigne chez Dalloz, revisitent Paul Eluard, Victor Hugo, Albert Camus ou encore Jean Moulin, son « héros absolu ». Ses élèves découvrent avec délectation qu’il n’y a pas que les avis du Conseil d’Etat dans la vie juridique. Ce qui guide sa marche est sa passion pour l’histoire des luttes. Celle des pères fondateurs, celle des noirs pour les droits civiques, celle des indiens pour leur identité. Jean Moulin est encadré dans son bureau, le courage des femmes et des hommes la fascine. Elle aurait aimé être une guerrière, le rêve de sa vie. Elle préfère les défaites héroïques aux victoires faciles. La défaite de Ponte Novu plutôt que la victoire de Borgo, avec un Pasquale Paoli resté digne malgré la déroute. Cette passion pour la littérature la pousse même à « jouer les Cyranos pour des gens qui ne savent pas écrire. » Elle a œuvré auprès d’associations de prisonniers, pour des personnes analphabètes, et même des militaires, en rédigeant leurs courriers, parfois même leurs lettres d’amour. 
 
Continuer à se battre
 
Est-elle confiante dans l’avenir de la Corse ? « Il faut continuer à se battre », estime Wanda Mastor. « Pour toutes les petites choses du quotidien. Contre une autorisation pour une énième paillote pour que les peopleviennent boire l’apéro sans se soucier de notre littoral, pour défendre notre langue, notre identité, nos valeurs familiales, pour perpétrer les principes de solidarité, de courage, de générosité. Alors oui, le débat autour de la Constitution peut sembler abstrait aux Corses. J’admets cette incompréhension, quand l’on voit notamment la grande pauvreté, ou l’accumulation des déchets. La juriste ne peut que répondre la chose suivante : les élus corses pourront d’autant mieux lutter contre les problèmes du quotidien s’ils disposent des moyens d’agir au niveau institutionnel. Sans perdre du temps à sans cesse demander des habilitations qui ne viennent jamais. » La spécialiste de la Constitution en est persuadée : la Corse mérite une vraie autonomie. Pour aller de l’avant. Comme elle l’a évoqué plus haut, Guy Carcassonne lui-même avait écrit en 2013 : « il est indécent, illogique et insultant que la Corse ne soit pas mentionnée dans le texte suprême. » Cette phrase, spectaculaire, était signée… Wanda Mastor. « Guy était tellement libéral, fasciné par ma passion pour la Corse qu’il l’avait laissée dans le texte. » Au final, et par–delà le symbole, certes important, le 72-5 n’est qu’un affichage. Un point d’équilibre. Une étape ordinaire, déjà dépassée. Wanda Mastor en est convaincue: « oui, il faut continuer à se battre ». En attendant, la professeure de droit constitutionnel a quitté la quiétude de Macinaghju pour l’aéroport de Bastia-Poretta. Cap sur Toulouse. Et gare à Adamastor. 



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