IN CORSICA

dDésir d'ersatz par Agathe André


Rédigé par Constant Sbraggia le Vendredi 5 Janvier 2018 | Lu 673 fois | 0 commentaire(s)

Une société spécialisée dans la conception de robots sexuels et de poupées gonflables sophistiquées a choqué les Etats-Unis en mettant en vente un modèle qui permettrait de simuler le viol. Une fois encore, les féministes qui réclament son interdiction ne comprennent rien. Ni à la sexualité humaine, ni aux fantasmes, ni aux objets qui s’y attachent.


Jeff Koons
Jeff Koons
 
Chaque année, au fil des pages des catalogues de jouets pour enfants, seules les petites filles jouent à la poupée, les maquillent, les peignent, les travestissent, les promènent, les nourrissent, les câlinent: qui un goûter avec la Reine des Neiges, qui un karaoké avec Dora l’exploratrice, qui un flirt maladroit mimé entre Barbie et Ken... Avec les poupées, tous les jeux sont autorisés y compris les plus sadiques : rien n’interdit de les balancer contre le mur, de leur arracher la tête et les bras, de les foutre au placard. C’est à leur jeune propriétaire qu’il revient de faire le travail d’imagination pour les mettre au monde et leur faire vivre les plus folles aventures. Pourquoi ce privilège est-il réservé aux seules fillettes ? Mystère... ces messieurs semblant autorisés à s’en emparer une fois la puberté passée quand toute une panoplie de jouets pour adultes leur est enfin proposée. 
L’anthropologue et spécialiste du Japon, Agnès Giard, nous invite, dans son dernier livre (1), à découvrir les love doll, ces poupées d’amour japonaises, qui, contrairement au real doll -la poupée gonflable moulée en une seule pièce avec sa bouche pénétrable en O et ses cuisses écartées- sont constituées de trois morceaux minimum – un corps, une tête dotée d’une bouche non pénétrable, un vagin extractible optionnel. Dans cette enquête remarquable qui retrace la mythologie, l’historique et l’industrie de ces « filles à marier », la chercheuse nous plonge dans l’intimité et la culture érotique de la société japonaise, et se demande ce qui se joue dans la relation avec ces objets sexuels en interviewant fabricants et clients : quel est l’intérêt  de se confronter à cette catégorie de non-humains ? De quels désirs sont-ils chargées ?
Du rituel de déballage au montage de la poupée, de sa mise au monde au « posing » - la vêtir, la prendre en photo, la promener- on apprend que les love doll ne s’adressent pas uniquement aux hommes souffrant de solitude ou de handicap émotionnel et qu’elles se vendent très bien en France. Mais surtout qu’elles témoignent d’une volonté très claire de continuer à s’amuser et se révèlent, comme les robots sexuels américains dotés d’intelligence artificielle, être un miroir à fantasmes avant d’être un vulgaire sac à foutre.
Or, la sexualité, qui ne peut se réduire à la satisfaction d’un besoin pulsionnel purement génital, demeure, une fois adulte, l’un de nos derniers terrains de jeu. Et le fantasme, ce scénario mental qui puise dans l’imaginaire, ce muscle vital à l’équilibre de nos plaisirs qu’il faut entretenir, nourrir et enrichir de scripts érotiques, reste le moteur de notre machinerie désirante. Contrairement à de vraies femmes, ces jouets sexuels ont des atouts : ils ne peuvent ni trahir, ni s’enfuir, ni se refuser, ni tomber enceinte. Pour autant, ils ne joueront jamais le rôle de substitution d’une femme : ils sont faux, tout le monde le sait, et c’est ce qui fait tout leur intérêt. Les poupées sexuelles ne sont que des véhicules parmi d’autres, des supports de mise en scène performative, au même titre que la pornographie, pour sortir des répertoires sexuels habituels. Des objets masturbatoires certes, mais avant tout des créatures en attente, des outils intermédiaires entre les humains et le monde invisible des fantasmes, cet espace de liberté totale qui transgresse, presque toujours, les limites fixées par nos éducations et les sociétés.
N’en déplaise aux associations anti-sexisme qui réclament leur interdiction, la violence sexuelle est une idée excitante pour beaucoup d’entre nous : selon plusieurs études, l’association entre sexe et agression est courant. 64% des femmes et 53 % des hommes aimeraient être dominés sexuellement, 22% des hommes ont le fantasme d’abuser de quelqu’un quand plus de 29% des femmes ont celui de subir un viol. On peut, bien sûr, essayer de trouver toutes les explications possibles, estimer comme le suggère Maïa Mazaurette que le fantasme du viol relève du suprême narcissisme : « Je suis si désirable que je fais perdre le contrôle aux hommes »  ou que ce fantasme nous permet de nous déresponsabiliser : « on a le sexe brut, sans négociation, sans sentiments, ni mariage et sans avoir à se justifier », il n’empêche qu’il est ordinaire et reste une simple vue de l’esprit.
Mais peut-on seulement abuser d’un robot ? Vaste question de l’être et du vivant que nous laisserons à la science et la philosophie...Pour autant, simuler le meurtre comme nous le faisons avec les jeux vidéo ce n’est pas donner la mort et « violer » un robot ce n’est pas agresser une femme.
Jouir des love doll ou autres automates sexuels quand on est adulte revient à jouer à la poupée quand est enfant. Ces ersatz présentent l’avantage, comme les poupons des gamines, de s’offrir comme le reflet « vacant et docile d’un travail de projection, qui guide l’humain en direction de lui-même ». Et puis, qui sait si les fillettes ne se frottent pas frénétiquement contre leurs baigneurs dans l’intimité de leur chambre...
Agathe André
(1) Un désir d’humain, les love doll au Japon, Agnès Giard, éditions Les Belles Lettres.
 



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